5 Conseils Ciné – Juin 2017

Notre top 5 des sorties en salles du mois et notre tableau des étoiles

Goujat Magnifique

Le Jour d’Après de Hong Sang-soo (Corée du Sud, 1h32) – Sortie le 7 juin

Plus encore que la petite bulle d’air frais qui a soulagé le dernier festival de Cannes, Le Jour d’Après est un moment en suspension, hors du temps, sans âge, aussi futile qu’important. En délaissant sa veine fantastique – ouverte depuis deux films à peine, Un jour avec, un jour sans et Yourself and Yours, sorti en février dernier – pour revenir au vaudeville épuré, très inspiré par la Nouvelle Vague française, Hong Sang-soo n’est pas revenu sur ses pas. Au contraire, toute l’expérimentation visuelle qui fonde Le Jour d’Après – un jour dans la vie d’un homme pris en tenaille entre trois femmes – se nourrit de sa filmographie récente : le temps se diffracte, les souvenirs s’entrechoquent avec les fantasmes et le présent des personnages n’est gouverné que par une géométrie du cœur constamment en mouvement. L’unité d’action, puisqu’il s’agit bien d’un petit théâtre amoureux, se renouvelle à chaque instant tout en restant solidement linéaire.

L’incertitude du ton, parfois truculent, parfois très amer, rend le film encore plus touchant : ce “goujat magnifique” qui ne cesse de retomber sur ses pattes et dont on ne sait jamais s’il témoigne d’un génie de situation ou d’une chance indécente ne saurait être autre chose qu’un autoportrait du réalisateur, timide et enivré, sans concession sur sa lâcheté masculine. Reparti sans aucune récompense de la Croisette, Hong Sang-soo n’a pas encore la reconnaissance internationale qu’il mérite (un seul Léopard d’Or au Festival de Locarno en 2015, pour Un jour avec, un jour sans). Il nous tarde donc plus encore de découvrir en salle ses deux prochains films : On the beach at night alone et La Caméra de Claire (avec Isabelle Huppert), sans date de sortie à ce jour.

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Ce cher mois d’août

Ava de Léa Mysius (France, 1h45) – Sortie le 21 juin

La jeune fille dans le cinéma français, énième occurrence ? Non, Ava – que l’on a largement défendu lors de sa présentation à la dernière Semaine de la Critique – diffère enfin des traditionnels films d’adolescents extraordinaires (Grave, Les Combattants…), trop occupés à être “efficaces” narrativement. Dans le film de Léa Mysius, l’intrigue-prétexte est réglée dans les dix premières minutes – Ava va devenir aveugle et sa mère veut lui faire passer le plus bel été de sa vie – et le film s’étire dans une petite cavalcade funambule sur la plage, affirmant une envie rayonnante d’étrangeté, de liberté et d’excentricité. Filmé en pellicule, la belle lumière donne un grain particulier à l’image très saturée qui semble crépiter. Les noirs intenses – qu’ils soient celui du pelage d’un chien ou des yeux d’un bel amoureux – envahissent progressivement le cadre, figurant de manière poétique, l’assombrissement de la vue de la petite héroïne.

Ava est un hymne à l’audace : la toute jeune interprète, Noée Abita, resplendit tant elle ose et s’affirme à l’écran. Embarquée dans une parade amoureuse avec le beau Juan, jeune garçon un peu plus âgé qu’elle, l’héroïne se réapproprie complètement ses vacances et transforme l’environnement (en cela, elle ressemble comme deux gouttes d’eau à la jeune Rita de John From, le film de João Nicolao) : la plage devient un lieu de rébellion, dangereux et primitif – les adolescents se déguisent en amazones et menacent les touristes avec un fusil de chasse – mais n’est vu que comme un grand jeu de plage insouciant. Léa Mysius fait de sa jeune héroïne, une mutine sociale et intime, la plaçant toujours du côté des dominés. Ce parfum politique est loin d’être anodin et d’autant plus appréciable.

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Le Caire ne répond plus

Les Derniers jours d’une ville de Tamer El-Said (Egypte, 1h58) – Sortie le 28 juin

Récompensée par la prestigieuse Montgolfière d’Or lors du dernier Festival des Trois Continents à Nantes – il rejoint un palmarès qui comprend également Hou Hsiao-Hsien, Hong Sang-soo, Wang Bing ou encore Jia Zangke – la démesure du film de Tamer El-Said a quelque chose d’unique. Contant l’histoire d’un jeune réalisateur cairote en mal d’inspiration au tournant des années 2009-2010, Les Derniers Jours d’une ville mélange avec une certaine aisance la fiction avec une observation réelle de la capitale égyptienne, dont on peu apercevoir les mutations sociales, religieuses, politiques qui s’accélèrent et s’exacerbent. La révolution n’a pas encore eu lieu mais le film capte ses prémices et surtout ses futures dérives avec une lucidité effrayante. Le film ne cherche jamais le regard édifiant : au contraire, il se charge d’une voluptueuse mélancolie qui colle aussi bien à la peau de ses personnages, tous poètes, artistes ou réalisateurs qu’aux murs des immeubles bourgeois ou délabrés qui jalonnent les rues. La photographie jaune, poisseuse renforce l’idée de la fin d’un monde et la tristesse de ce film d’adieu où tout semble fuir, les amours, les amis, ou se déliter dans l’illusion. L’ordre social imposé par le régime  dictatorial d’Hosni Moubarak ne semble trouver d’échappatoire que dans l’irrationnel, la joie décuplée d’une victoire de l’équipe nationale de football, les prêches des fondamentalistes religieux, la violence de la répression policière contre les manifestations sociales. Exigeant par son rythme languissant, ce premier film n’en est pas moins impressionnant. Et sa sortie limitée à quelques salles (une seule à Paris !) n’en est pas moins désespérante.

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Ça est un autre

It comes at night de Trey Edwards Shults (Etats-Unis, 1h37) – Sortie le 21 juin

Alors que son titre et sa bande annonce avaient suscité l’attente des amateurs de genre, ravis de retrouver, tapis dans le hors champ, une épouvante mystérieuse et indescriptible (le fameux « it » qui effrayait aussi dans le dernier film d’horreur “d’auteur” remarqué et remarquable, It Follows de David Robert Mitchell, sorti il y a deux ans), le visionnage du second film de Trey Edwards Shults déconcerte autant qu’il ravit. Prenant place dans un énième univers post-apocalyptique, où les denrées sont rares, la méfiance constante et où règne la loi du plus fort, le film parvient à emmener sur des sentiers balisés, presque rebattus, tout en interrogeant de manière assez neuve l’individualisme maladif de la société occidentale : la confrontation des espaces (intérieur/abri – extérieur/menace) que l’on peut aisément rattacher à une métaphore de la xénophobie structure jusqu’à l’épure ce survival qui emprunte aussi bien au cinéma paranoïaque de M. Night Shyamalan qu’à celui languissant de Jeff Nichols, enraciné dans une Amérique sudiste poisseuse. En cela, l’acmé horrifique attendue déjoue les attentes pour s’en tenir à un drame familial en autarcie. Un beau geste, qui marque par son absence de sensationnalisme, et qui, s’il reste maladroit dans son dénouement, est tout à fait prometteur.

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Kaboul Kitchen

Nothingwood de Sonia Kronlund (France, Afghanistan, 1h25) – Sortie le 14 juin

Repéré à la dernière Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, le premier documentaire de Sonia Kronlund – productrice de l’émission de radio Les Pieds sur Terre, sur France Culture, depuis 2002 – a le mérite de détonner. Son personnage principal, le réalisateur/acteur/producteur le plus vénéré d’Afghanistan, Salim Shaheen, auteur de plus 120 films terminés avec trois bouts de ficelles et une bande de pieds-nickelés hénaurmes et hilarants (et le désormais légendaire Qurban Ali Afzali, dont le style burlesque efféminé a largement nourri le show qui a accompagné le film sur la Croisette mais qui s’est, depuis, évaporé dans la nature), est sans doute l’apparition la plus insolite que l’on verra sur les écrans de cinéma cette année. En observant cette homme fantasque au travail, Kronlund révèle un portrait fascinant – et très éloigné de l’image médiatique traditionnelle – du pays. Si l’on peut regretter quelques problèmes formels, notamment une présence bien trop importante de la réalisatrice à l’image venant, comme dans un réflexe radiophonique, relancer les moments calmes, l’énergie générale qui se dégage ce cirque à ciel ouvert n’oublie jamais de rappeler son contre-champ très grave, celui de la guerre, des exactions, de la misère. Après Merci Patron! l’an passé, le documentaire français s’ouvre à l'”interventionnisme” et dépoussière quelque peu le genre.

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Les étoiles du mois :