Dunkerque de Christopher Nolan : “La Goutte d’eau dans la mer”

Sortie en salle le 19 Juillet 2017 : "Dunkerque" de Christopher Nolan (Royaume-Uni, Etats-Unis, 1h47), avec Fionn Whitehead, Barry Keoghan, Cillian Murphy, Mark Rylance, Tom Hardy, Kenneth Brannagh etc.

Une troupe perdue dans une ville déserte, labyrinthique, voit pleuvoir des milliers de tracts leur annonçant qu’ils sont encerclés, avant de se faire décimer par des tirs nourris de mitraillettes pétaradantes. Un seul soldat est épargné et parvient à rejoindre la plage, où il découvre, tout aussi ébahi que le spectateur, les milliers de figurants qui attendent docilement l’arrivée des secours. L’ouverture de Dunkerque est ébouriffante et audacieuse, en cela qu’elle parvient à convoquer les mythes kafkaïens de la perte des repères spatiaux, l’incompréhension d’un système guerrier qui dépasse l’individu, tout comme l’angoisse d’un inconnu malveillant qui se terre dans un environnement rebutant. De par son traitement théorique, le film s’annonce comme un programme autour de la figure tutélaire du vaincu, du pourchassé.

De l’art de l’introduction

En cela, cette introduction réussit ce que celle de Il faut sauver le soldat Ryan avait de discutable : l’absence de la représentation de l’ennemi à l’écran. Alors que Spielberg filmait une boucherie monumentale, complaisante à l’extrême, relevant presque du fantasme pour le spectateur lambda confronté à cette débauche de violence, Nolan évite le sang à tout prix. Cette démarche pourrait relever d’une véritable ambition de mise en scène, mais démontre surtout l’envie totale d’un spectacle grand public, se limitant à une interdiction aux moins de 13 ans aux Etats-Unis, appliquée également aux récents Marvel… ou aux derniers Harry Potter). Cette aseptisation du gore à l’écran est louable toutefois, puisqu’elle correspond à l’idée d’un ennemi invisible, terré dans le hors champ, et de balles perdues inapparentes, frappant sans faire d’éclats, comme des impacts perdus, presque accidentels.

Spielberg justifiait les tirs en revenant régulièrement à l’image d’un soldat allemand derrière sa mitraillette, figure de l’ombre représentant le mal qui frappait les jeunes troupes tout juste débarquées. En refusant toujours de mettre en amorce l’ennemi, en le filmant non comme une figure de l’ombre, mais en le cantonnant toujours à une absence physique, Nolan affirme le grand coup d’éclat du film : représenter la guerre comme un point de vue unilatéral, dont on ne saisit ni les enjeux ni la vision propre à la personne en face de soi. De même, en démarrant par une débâcle et non par ce qui précède (le débarquement, les luttes, puis le retrait), le réalisateur adopte de facto un point de vue humaniste qui délaisse la guerre en tant qu’affrontement pour lui privilégier l’idée d’un retranchement. Malheureusement, les premières impressions sont rapidement trompeuses et le film se gâte après son premier quart d’heure.

En mer, fais ce qu’il te plaît

En se posant d’emblée comme une fuite en avant, le film avait beaucoup à offrir pour évoquer des personnages humains, refusant le moindre combat pour s’enfuir, dans une lutte désespérée contre les éléments logistiques (l’armée allemande) et naturels (la Manche et ses marées). Seulement, en déstructurant la narration afin d’offrir trois points de vue se déroulant sur trois temporalités différentes, le film cède son humanité au profit de l’exercice de style vain et alambiqué. C’est le principe de la « Nolan touch » que de jouer spatio-temporellement afin d’impliquer le spectateur durant le visionnage, en lui dévoilant des éléments à priori anodins qui se révéleront essentiels par la suite, mais celle-ci fonctionne à grande peine ici, et vient surtout contrecarrer la portée initiale du film.

En juxtaposant une retraite (les soldats fuyant Dunkerque), une stagnation (les combattants aériens, tournant en rond pour se battre) et une avancée (le brave Anglais décidé à venger son fils), le film ne parvient pas à construire de discours intelligible afin de réfléchir aux répercussions qu’une telle bataille a pu engendrer. Que Nolan décide de nous faire vivre la guerre de l’intérieur en restant au plus proche de ses personnages, de leurs doutes et angoisses, du temps et de la vie qui s’écoule, guettant ce hors champ si proche et si terrifiant, constitue une approche forte si celle-ci confine à l’épure, s’il s’en tient à son programme en ne décrochant jamais de ses corps meurtris et de leur volonté de survie. Mais dès lors qu’il se disperse en trois entités contraires,  ayant chacune un but différent mais ne vivant jamais à l’écran hors de leur combat, aucune place n’est cédée à l’empathie. Bien plus grave, en se confrontant à une vision plus globalisante de la bataille, il s’aventure sur le terrain dangereux de l’analyse politique via la fracturation des points de vue dans une volonté d’objectivation historienne. Le film se passant d’informations historiques et d’implications morales, il se pose en simple survival décérébré, pensé comme l’illustration vidéoludique d’un événement vécu comme une succession de sensations éprouvantes. Dans l’utilisation de son montage parallèle, le film voudrait se voire comme une belle œuvre expérimentale, mais ne parvient jamais à créer du sens par ses enchaînements de plans, qui sont plus à considérer comme une dynamique d’ensemble visant à éviter l’ennui, plutôt qu’à réellement décomposer l’action pour surprendre le spectateur.

Christopher Nolan l’a répété en interviews abondantes : Dunkerque n’est pas un film de guerre, mais un film d’action. On ne saurait lui donner tort, puisqu’il serait le point parfait de convergences entre le Un pont trop loin de Richard Attenborough (des milliers de figurants pour une reconstitution monumentale et fidèle d’un épisode central de la Seconde Guerre Mondiale, prônant le réalisme des costumes, des armes et des véhicules) et le Stalingrad de Jean-Jacques Annaud (un film d’action avant tout, généreux dans ses péripéties, explosif et offrant son lot de suspense).

Le véritable programme de Nolan apparaît dès lors, et c’est sans doute ainsi que l’on peut expliquer l’engouement critique autour de son film, le qualifiant d’aboutissement de son œuvre. En dessinant une ligne tendue de plus d’une heure trente, ne cédant jamais au souffle du repos, le réalisateur crée son idéal de cinéma : un suspense inachevé, en constante suspension durant un film tout entier. Il nous l’avait déjà proposé sur plus d’une demi-heure lors de ses précédentes réalisations (The Dark Knight ou Interstellar pour ne citer qu’elles), mais celles-ci avaient une ambition démesurée qui allaient avec l’idée d’un temps étiré à l’envie pour justifier les dilemmes moraux impossibles de ses protagonistes, une idée qui va mal avec l’épure stylistique que propose Dunkerque. Nolan est un cinéaste du temps qui s’écoule, de celui que l’on ne peut retenir, le temps vécu comme une fuite, une perte irréparable que le cinéma peut essayer de résorber afin de donner un sursis. Avec Dunkerque également, le temps est rallongé, repensé. Des événements resurgissent, sont revus différemment, mais la compréhension n’en est pas plus forte, pas plus ébouriffante.

La force du film restera donc essentiellement dans son introduction, magistrale, et sa très belle utilisation d’un travail sonore violemment agressif. Sa fin, à contrario, est d’une niaiserie totale qui n’est pas sans rappeler les films de propagande britanniques des années 40 et qui frôle l’indécence en 2017. N’est pas Peckinpah ou Fuller qui veut, deux grands auscultateurs de l’humain en temps de guerre, dont les propos nihilistes et désabusés résonnent encore en tête à la fin de Dunkerque, œuvre finalement fainéante, tant dans sa mise en scène que dans ses enjeux.