“Beat Generation” : des “clochards célestes” au Centre Pompidou

"Beat Generation. New York, San Francisco, Paris", exposition au Centre Pompidou (Paris 4e) du 22 juin au 3 octobre 2016

Au-delà des têtes d’affiche

 

A l’évocation de la Beat Generation, on pense avant toute chose à Jack Kerouac (1922-1969), l’auteur à l’origine du mythique roman Sur la route (On the Road) (1957). L’adaptation cinématographique récente par Walter Salles, aux allures grossières de pub Ray Ban, pouvait avoir comme visée la transmission de l’esprit beatnik à de jeunes générations en quête d’expériences fortes, confirmant au passage Kerouac comme figure de proue du mouvement. En réalité, les artistes beat sont aussi nombreux que leurs modalités d’expression artistique.
 

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Allen Ruppersberg, "The Singing Posters: Poetry Sound Collage Sculpture Book", 2006
Allen Ruppersberg, “The Singing Posters: Poetry Sound Collage
Sculpture Book”, 2006

 

Nous retrouvons évidemment le personnage d’Allen Ginsberg (1926-1997). Sa notoriété fut décuplée par son poème Howl (1955), texte étendard de la génération beat inspiré par ses expériences des hôpitaux psychiatriques, engendrant un procès pour obscénité qui fût relayé dans les journaux nationaux et popularisa le mouvement. Un espace de l’exposition lui rend le plus vibrant des hommages à travers The Singing Posters d’Allen Ruppersberg (2006), phonétisation du poème Howl qui le ramène à son oralité fondamentale, Ginsberg ayant fait sensation à travers une lecture publique de son écrit à la Six gallery de San Francisco en 1955. Sur fond sonore d’un enregistrement plus tardif (1959), un casque sur les oreilles, on peut tenter de suivre son écriture en phonétique en glanant des mots ici et là sur 200 affiches colorées qui imitent les annonces de soirées et de spectacles de l’époque dans un tout. Le tout, bariolé, ludique et poétique, est l’une des propositions réjouissantes de l’exposition.
 

Si l’on connaît Ginsberg avant tout pour ses écrits, il produisit également une importante série de photographies qu’il légenda consciencieusement à la main, récit visuels saisissant les péripéties de sa bande d’amis dont on découvre certaines pièces maîtresses à Pompidou. On découvre ainsi des images de Jack Kerouac, William Burroughs (1914-1997) ou Neal Cassidy (1926-1968), ce dernier ayant été amant de Ginsberg puis compagnon de route de Kerouac à qui il inspira le héros de Sur la route.
 

Allen Ginsberg, « Bill Burroughs and Jack Kerouac locked in Mortal Combat with Moroccan dagger versus broomstick clear on the couch […] », 1953
Allen Ginsberg, « Bill Burroughs and Jack Kerouac locked in Mortal
Combat with Moroccan dagger versus broomstick
clear on the couch […] », 1953

 

Robert Frank, "The Americans", "Trolley, New Orleans", 1955
Robert Frank, “The Americans”, “Trolley, New Orleans”, 1955

 

Parmi les artistes dont les noms sont bien moins connus d’un large public, nous découvrons le photographe Robert Frank (1924-*). Celui-ci fut à l’origine de The Americans, une remarquable série de 83 clichés choisis parmi quelque 23 000 photos prises entre 1955 et 1956 à travers les Etats-Unis. Le livre qui regroupait ces travaux fut préfacé par Kerouac, un an avant que celui-ci n’ait publié son fameux tapuscrit de Sur la route, rouleau de papier à calligraphie de 36,50 mètres de long où les lignes sont à peine espacées, donnant une idée visuelle assez nette de la frénésie créative de sa prose…
 

Autre découverte frappante : Harry Smith (1923-1991), dont les vidéos psychédéliques lient des images géométriques colorées à des sons de musiques jazz. Celles de Ron Rice (1935-1964) montrent notamment les pères du beat lors de leurs soirées chez Burroughs et sa femme Joan, que ce dernier abattit en voulant imiter Guillaume Tell, qui fendit d’une flèche la pomme posée sur la tête de son fils (!).
 

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Fascinés par les bas-fonds et la pègre, intrépides et aventureux, de nombreux beats traversèrent le paysage artistique du milieu du siècle dernier en contournant les faisceaux des projecteurs. Gregory Corso (1930-2001), un gamin des rues que Ginsberg rencontra en 1950 alors qu’il récitait ses poèmes dans un bar de Greenwich village, passa le plus clair de son temps en famille d’accueil et en prison, où il se constitua une culture littéraire en parfait autodidacte. Herbert Huncke (1915-1996), prostitué et toxicomane, inspira à Burroughs son premier récit autobiographique, Junky (1953)…
 

Face à des portraits si romanesques que l’on glane tout au long de l’exposition, on se questionne sur la postérité inégale des uns et des autres. La poignée de personnages-clé autour desquels s’est forgée l’histoire du mouvement beat n’en sont pas seulement les pionniers, mais également ceux qui sont restés vivants et productifs plus longtemps que les autres. Le Centre Pompidou les embrasse tous d’un même geste, rendant hommage aux oubliés, à ceux qui ont participé à l’émulation beat sans rester assez longtemps en piste pour en parler dans les livres d’Histoire. Peut-être une partie de ce qu’ils ont produit a-t-elle été égarée sur les routes qu’ils sillonnaient sans relâche…
 

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Visite sans boussole

 

Difficile de proposer un cadre de visite trop structuré pour un mouvement culturel et artistique aussi libre. C’est certainement ce qui a incité le commissaire d’exposition à disperser plus qu’à organiser, à jouer le rapprochement plus que la classification dans l’agencement des pièces présentées. Le “chapitrage” par lieux (New York, Californie, Mexique, Tanger, Paris) n’est explicité par aucun grand panneau, le voyage de part et d’autre de l’Atlantique est moins mis en avant qu’un flux d’inspiration artistique, et c’est tant mieux. La visite de l’exposition prend alors des airs de flânerie, de “trip”, les images projetées sur différents écrans, murs ou accrochées sur différentes parois se télescopant selon les perspectives.
 

Si le visiteur est accueilli par le long parchemin de Sur la route, sous verre, qui se déroule comme une immense table de festin divisant la salle d’exposition en deux, c’est bien là le seul axe aussi explicite qui vienne structurer ce vaste carré d’exposition, telle une colonne vertébrale. Cette disposition éparse des pièces et des recoins est peut-être la meilleure manière de rendre compte dans l’espace de la pluridisciplinarité artistique du mouvement beat, de ses multiples ramifications, de son excentricité créatrice. En témoigne l’œuvre The Third Mind élaborée dans les années 60 par Burroughs et Gysin : elle abolie toutes différences entre écriture, dessin et photographie dans un collage qui lie les singularités des deux artistes.
 

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Les beats sont avant tout des artistes qui ont la rage de vivre. Des fous du voyage dont les pellicules projetées et photos accrochées relatent les recherches – pour ne pas dire les explorations. L’un d’entre eux achète une île pour y bâtir une communauté avant de se rendre compte qu’il n’y a pas d’eau sur celle-ci puis abandonne le projet. Un deuxième, parti pour rejoindre cette communauté, se retrouve face à un terrain vide et filme son retour vers le Mexique, produisant ainsi une suite d’images décousues et touchantes volées sur les routes. Deux autres partent vivre dans la misère la plus totale à Calcutta… Cet appel de la route trouve probablement ses racines dans les valeurs de la contre-culture beat qui refuse de ressembler aux « squares », ceux qui suivent aveuglément l’American Way of Life et sa vision rigide et conformiste du quotidien de l’homme moderne. En quête de liberté et à la recherche d’eux-mêmes, les « clochards célestes » parcourent le monde à la recherche de sensations, de sens.
 

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Le route des beats n’est donc pas seulement américaine. Si une importante partie de l’histoire du mouvement a pour théâtre les villes de New York et San Francisco, une autre a été écrite à Paris. Partis visiter l’Europe en 1957, Ginsberg, Orlovsky et Corso s’installent au Beat Hotel, 9 rue Gît-le-Cœur à Paris. Rejoints ensuite par Burroughs et Brion Gysin (1916-1986), ils y séjournent régulièrement jusqu’en 1963. C’est dans cet hôtel bon marché que le procédé du cut-up est découvert par Gysin qui découpe par mégarde une pile de Time Magazines. Les fragments de texte obtenus sont réarrangés pour produire un texte nouveau qui tente de reproduire les distorsions de la pensée dues à la consommation de psychotropes. Pendant un temps, Burroughs, Gysin et le mathématicien Ian Sommerville transformèrent le Beat Hotel en véritable studio d’enregistrement et étendirent le principe du cut-up aux enregistrements sonores. Malgré ce temps passé outre-Atlantique, seule la musique américaine stimule leur intérêt…
 

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Beat, le tempo Jazz

 

Jack Kerouac, Allen Ginsberg et quelques autres auteurs de la Beat Generation passaient une grande partie de leur temps dans les clubs de New York tels que le Red Drum, le Minton’s ou The Open Door. Ce sont d’ailleurs les mêmes personnages qui seront à l’origine de la Bop Generation, concept inventé pour s’éloigner de la musique commerciale des années 1930. Pour les auteurs beats, le jazz est une manière révolutionnaire de vivre et d’appréhender le processus de création artistique.

Kerouac scelle cet attachement dans l’un des vers de son recueil Mexico City Blues (1959) : “je veux être considéré comme un poète de Jazz soufflant un long blues au cour d’une jam-session”.
 


 

Dans le film Pull My daisy de Robert Frank et Alfred Leslie (1959), on découvre la bande d’amis en pleine séance de réflexion et de questionnement. On les voit boire et faire la fête, puis finir par prendre des instruments, cuivres et piano, pour jouer un free jazz entrecoupé de commentaires adressés par la voix off. De manière plus maquillée, Jay Defeo (1929-1989) nomme l’une de ses œuvres Tuxedo Junction, clin d’œil à la composition jazz de Glenn Miller. Ginsberg fait des infidélités au jazz en apparaissant en 1965 dans le célèbre clip de Bob Dylan, Subterranean Homesick Blues, projeté en grand format sur l’un des murs de l’exposition.
 

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La visite est libre et sans boussole, on l’a dit, mais elle pourrait se terminer idéalement comme un rêve, sous l’effet de la “Dreamachine”, invention beat en forme de cylindre pourvu de fentes et d’une ampoule en son centre, dont la lumière est censée plonger le cerveau dans un état propice aux visions. Peu importe le tempo auquel vous traversez l’exposition, celle-ci permet de voyager sans frais et sans effort à travers les Etats Unis des années 1940-60 avec une bande de copains qui ne manque pas d’imagination.
 

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Exposition “Beat Generation. New York, San Francisco, Paris”
22 juin – 3 octobre 2016
Centre Pompidou
Place Georges-Pompidou
75004 Paris
www.centrepompidou.fr

Horaires : 11-21h tous les jours, sauf le mardi
Tarifs : 14€ (plein) / 11€ (réduit)
Billet imprimable à domicile : www.billetterie.centrepompidou.fr

Photos : © Pauline Moukoukenoff / Le Mauvais Coton
Remerciements : Centre Pompidou, Clémence Laurent de Cassini