Lumière 2016 – Jour 6 : Catherine Deneuve est arrivée

Retour sur la journée du jeudi 13 octobre au 8e Festival Lumière de Lyon (8-16 octobre)

 

Catherine Deneuve en chansons

 

Si l’on se doutait bien que l’actrice n’allait pas arriver sur Lyon le matin même de sa master class et de sa remise du Prix Lumière du vendredi 14 octobre, bien malin qui eût pu prédire sa venue sur une séance en particulier. Avouons-le tout de go, nous avons triché et la presse était bien évidemment prévenue de sa présence à l’Institut Lumière en début de soirée afin d’immortaliser cet événement plus qu’important pour le festival. A ce titre, Thierry Frémaux n’a pas hésité à proposer un spectacle complet pour le spectateur bon parieur ou simplement chanceux. La chanteuse Camélia Jordana, demi-finaliste de la septième saison de l’émission phare de M6, la Nouvelle Star, a ainsi interprété trois chansons du répertoire français à même de satisfaire le Prix Lumière 2016, en commençant par son air préféré, « Ma préférence » de Julien Clerc. L’allusion est d’autant plus justifiée que les paroles de ce classique de la variété française ont été rédigées par un certain Jean-Loup Dabadie, dont la présence au festival a été plus que fortement appréciée. Notons également la reprise par la chanteuse de « Toi Jamais », interprétée par Catherine Deneuve elle-même dans le film 8 femmes de François Ozon (2001), clin d’œil sympathique aux fans de l’actrice. Le choix de Thierry Frémaux d’animer le début d’une séance de cinéma musicalement est tout à son honneur et démontre une tentative particulièrement intéressante de rendre vivant l’espace de représentation filmique pour en faire un espace scénique à part entière. Espérons simplement que la jeune chanteuse ne soit pas la seule intervenante et que d’autres joueront le jeu à l’avenir, puisque celle-ci avait déjà entonné devant le public du Centre des Congrès, une version personnelle de « New York, New York » lors de la remise du Prix Lumière 2015 à Martin Scorsese il y a un an.

 

© Jules Roeser / Le Mauvais Coton
Camélia Jordana © Jules Roeser / Le Mauvais Coton

 

Camélia Jordana © Jules Roeser / Le Mauvais Coton
Camélia Jordana © Jules Roeser / Le Mauvais Coton

 

Thierry Frémaux et Catherine Deneuve © Jules Roeser / Le Mauvais Coton
Thierry Frémaux et Catherine Deneuve © Jules Roeser / Le Mauvais Coton

 

Catherine Deneuve © Jules Roeser / Le Mauvais Coton
Catherine Deneuve © Jules Roeser / Le Mauvais Coton

 

La principale intéressée prend ensuite la parole pour introduire le film Tristana, réalisé par Luis Buñuel en 1970 (encore une coïncidence avec le cycle dédié à cette année par Quentin Tarantino, nous dira-t-on). Tourné à Tolède, on y retrouve une jeune Catherine Deneuve doublée en espagnol, incarnant une jeune femme à la recherche d’indépendance et d’épanouissement artistique dans une société phallocrate. L’actrice, amoureuse du film, explique à quel point son tournage fut important pour le réalisateur Buñuel, auteur des classiques surréalistes Un chien andalou et L’âge d’or, puisqu’il s’agit de son premier film réalisé dans son pays natal, neuf ans après Viridiana, Palme d’Or à Cannes 1961, qui l’obligea à s’expatrier suite à une représentation de la Cène où le Christ et ses apôtres sont remplacés par des mendiants. Œuvre bien plus sobre mais non dépourvue d’inventivité, Tristana parle des femmes, de leur soumission puis de leur libération. En conséquence, un film en adéquation totale avec le thème annuel du festival.

 

Vincent Lindon le bon vivant

 

Quel chahut à la Comédie Odéon, lorsque l’on voit surgir à 11h du matin avec 15 minutes de retard un Thierry Frémaux fortement alcoolisé, peinant à trouver ses mots et à mettre en ordre ses idées. La vidéo de présentation diffusée permet au double organisateur du Festival de Cannes et du Festival Lumière de souffler un peu, avant d’introduire Vincent Lindon dans un état tout aussi chaleureux. La cause en est simple : le festival propose chaque année un mâchon, à savoir une tradition lyonnaise consistant à manger de la tripaille tôt en matinée, le tout bien arrosé comme il se doit. Et tant pis si pour le coup, la dégustation tombe juste avant la master class : un mâchon, ça se respecte !

C’est donc un duo comique hilarant qui s’offre à nous. Délivrés par l’ivresse, les compères s’amusent, se charrient, se lancent des piques. Vincent Lindon cherche ses phrases, les perd, digresse, reparle de cinéma, revient sur le repas, digresse, fait son cinéma. On joute, on se pourfend, Thierry Frémaux est à deux doigts de s’endormir, Lindon le fait remarquer. Le spectacle est là, et les fous rires s’enchaînent. Si Jean-Loup Dabadie avait suscité une bonne humeur et un rire fédérateur deux jours auparavant, les scénettes des deux hommes suscitent une adhésion totale, dans une représentation de l’ordre du burlesque par moments. Rarement on aura autant ri devant une master class que face à ces deux zigotos bien imbibés. Lorsque l’acteur récemment auréolé du Prix d’interprétation masculin à Cannes pour La Loi du marché, fait la morale au Délégué général du Festival de Cannes avachi sur sa table, en renversant le pouvoir et caricaturant toutes ses mimiques, il y a de quoi s’époumoner devant ces retournements particulièrement bien sentis (l’odeur de vin rouge sans doute).

 

© Gautier Babe / Le Mauvais Coton
© Gautier Babe / Le Mauvais Coton

 

© Gautier Babe / Le Mauvais Coton
© Gautier Babe / Le Mauvais Coton

 

Mais au fait, de quoi a parlé Vincent Lindon ? De beaucoup de choses, d’art, de cinéma, de politique, de bouffe, de metteur en scène, d’acteurs. Vincent Lindon a en horreur la vulgarité, le tutoiement qui s’instaure au bout de deux phrases échangées, les acteurs qui enchaînent les collaborations avec les cinéastes sans réfléchir, les émissions de variété où l’on est tourné en ridicule, les personnes qui le photographient dans la rue sans lui dire bonjour, les personnes qui ne se respectent pas. C’est un acteur qui se demande tout le temps comment l’on peut garder des principes en vivant dans ce milieu. Le principal restant avant tout de bien dormir et de ne pas se perdre en route. Finalement, la prestation scénique qu’il a offerte était tout aussi importante pour comprendre le personnage que ses propres mots. Derrière son air snobinard qu’il est le premier à reconnaître, l’aristocrate Lindon veut rester soi-même, un bon vivant qui aime les gens et les rencontres, et qui ne remerciera jamais assez ceux qui lui offrent la chance d’exercer son métier.

Pour ceux qui souhaitent malgré tout passer outre le pif rouge et la mâchoire sèche, voici quelques citations, aussi alléchantes qu’un tablier de sapeur :

 

« Dans mon métier, je fais de mieux en mieux ce que j’aime de moins en moins. »

« Je ne suis pas à la mode. Coco Chanel disait : vous êtes à la mode ? Eh bien, vous n’y êtes plus. »

« Un metteur en scène, c’est mon père, mon frère, mon ami. C’est une relation presque homosexuelle. »

Vincent Lindon

 

Park Chan-Wook le discret

 

L’humeur était beaucoup plus sérieuse face au cinéaste sud-coréen. Le réalisateur de la « trilogie de la vengeance », composée de Sympathy for Mr. Vengeance, Old Boy et de Lady Vengeance, a été un peu moins généreux face à un public conquis d’avance. La barrière de la langue n’a sans doute pas aidé le cinéaste introverti à s’épancher, mais l’on ne peut s’empêcher de rester sur notre faim de par ses déclarations, aussi intéressantes soient-elles. Si son propos général tourne autour de thèmes importants comme la lutte des classes dans Sympathy for Mr. Vengeance ou encore de la scission des deux Corées dans Joint Security Area, c’est bien le thème de la justice personnelle, de ses conséquences et de ses dérives qui fonde tout son cinéma. En résulte une incompréhension entre les protagonistes de ses films, héritiers d’une culture impériale, et l’avènement d’une démocratie qui creuse fondamentalement les inégalités, en s’accordant avec peine avec les valeurs traditionnelles. Autrement dit, comment comprendre la loi du talion lorsqu’elle fait partie intégrante des hommes et qu’elle est réprimée par une injustice sociétale ?

 

« La vengeance distingue les hommes des animaux. C’est un acte de désespoir. »

Park Chan-Wook

 

Notre attention aura surtout été retenue par un souvenir tout sauf anodin : d’éducation catholique, le jeune Chan-Wook collectionnait les cartes sacrées données à la messe, fasciné par la représentation des saints torturés et sacrifiés. L’image la plus notable est celle de Saint-Sébastien criblé de flèches mais en extase divine, et qui passionne le réalisateur par sa force symbolique. Cette image de martyr, de dévouement ultime fait corps avec les parcours doloristes de Oh Dae-Soo dans Old Boy et de Lee Geum-ja, l’héroïne de Lady Vengeance. Une œuvre marquée par la violence dont Chan-Wook refuse qu’on la taxe de complaisante. La brutalité fait partie intégrante de l’homme et est nécessaire dès lors que l’on s’épanche sur la condition humaine ou sur la société.

Venu présenter en avant-première son film Mademoiselle, Chan-Wook confirme être un cinéaste qui se refuse à métaphoriser ou théoriser son cinéma. Sa mise en scène doit servir son histoire de la meilleure façon, mais n’a pas à être intellectualisée. Comme il le répondra à une étudiante en master qui l’interroge afin de compléter son mémoire sur sa « trilogie de la vengeance », le cinéaste n’a pas à expliquer ses choix car il est le moins bien placé pour analyser objectivement son art. Nous respectons son choix et continuerons donc à admirer ses films en laissant nos propres interprétations vaquer, légèrement contrits malgré tout que cette master class n’ait pas révélé plus de détails pertinents sur la compréhension globale d’une œuvre aussi forte.

 


 

Photos : © Jules Roeser / Le Mauvais Coton
© Gautier Babe / Le Mauvais Coton

Festival Lumière
8e édition du samedi 8 au dimanche 16 octobre inclus dans les cinémas du Grand Lyon
Programme et billetterie sur www.festival-lumiere.org

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