Lumière 2015 – Jour 3 : Rencontre avec Nicolas Winding Refn

Retour sur la journée du mercredi 14 octobre au Festival Lumière de Lyon

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Quelques morceaux choisis de la discussion qui s’est tenue devant une salle comble et passionnée (propos recueillis par B.P.) :

« Je suis dyslexique. J’ai eu peu d’opportunités à l’école à cause de ça. Ce n’est pas moi qui ai trouvé le cinéma. Il m’a trouvé. À 14 ans, j’ai vu Massacre à la tronçonneuse. Après ça, j’ai vu dans le cinéma une forme d’expression qui pouvait me convenir. Pour me rebeller, j’allais voir des films violents. J’allais à l’encontre de tout ce qui était de bon goût ou politiquement correct. J’ai appris à 24 ans que j’étais daltonien. Je ne vois donc que les contrastes. C’est pour cette raison que la couleur, dans mes films, est très contrastée »

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A New York, sa mère lui interdit de fréquenter les quartiers dans lesquels sont diffusés les films de cinéma bis, d’horreur, de sexploitation… rien de tel pour aiguiser sa curiosité ! Hors de question de suivre les goûts parentaux : tandis que son père monteur et sa mère photographe vénérent la Nouvelle Vague – l’Antéchrist pour lui! –, lui se nourrit aux films au cinéma underground. On sourit en repensant à cette scène de son film Bleeder (1999) où l’employé d’un vidéo club joué par Mads Mikkelsen désigne l’endroit où se trouvent les films trop classiques de certains cinéastes “établis” : en vrac dans tel et tel carton, tandis que Roger Corman, “le Pape du cinéma pop”, a sa place entre Scorsese et Peckinpah.

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Le prochain film du cinéaste, The Neon Demon, devrait plus que jamais rendre hommage à un cinéma bis qui lui est cher. La jeune et talentueuse Elle Fanning sera l’héroïne de ce “film d’horreur au féminin” ou encore de ce “thriller sexuel”, pour reprendre les mots du cinéastes. On trépigne d’impatience de retrouver Winding Refn dans le Los Angeles qu’il sublimait tant dans son film d’ores et déjà culte, Drive, qu’il présente ce vendredi 16 octobre à 20h au CNP Bellecour.

Rencontre avec Nicolas Winding Refn

Le Mauvais Coton : Comment a débuté cette collection d’affiches de films de sexploitation à laquelle vous consacrez votre livre L’Art du regard ?

Nicolas Winding Refn : Il y a environ cinq ans, un ami qui travaillait à Times Square dans les années 1970-début 1980, m’a vendu sa collection pour une somme d’environ $10 000. Quelques semaines plus tard, un millier d’affiches m’étaient envoyées, de films dont je n’avais jamais entendu parler ! Je ne suis pas un cinéphile compulsif… Mais ce qui m’a donné l’envie d’en faire un livre, c’est cette impression que j’avais, en regardant toutes ces affiches, de voyager à bord d’une machine à remonter le temps. Une machine qui me ramènerait vers un temps révolu, vers un cinéma que nous considérons aujourd’hui comme faisant partie de l’Histoire mais qui n’est pas vraiment documenté : le cinéma d’exploitation, le cinéma bis…

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Ces films dont vous recensez les affiches ne sont pas vraiment pornographiques, si ?

La plupart parlent de sexe mais datent d’avant la pornographie. Ils le font sous couvert d’autres genres plus établis : la comédie, le mélodrame, plus tard le film d’épouvante. Ils débordent de désirs subliminaux, tournent autour des fantasmes qu’on ne veut pas toujours avouer et font essentiellement appel à l’imagination. Aujourd’hui, le cinéma montre tout, alors que sa dimension poétique peut résider justement dans le fait de tourner autour, d’entrevoir…

Vous disiez durant votre master class préférer la violence graphique au cinéma à ce que vous nommiez comme son pendant : le sexe explicite…

Et c’est précisément pour cela que j’ai voulu éditer ces affiches : parce qu’elles ramènent à un temps où l’on ne montrait pas vraiment le sexe… et où tout en devenait donc plus sexy d’une certaine manière. Ces films faisaient davantage appel à vos sens, à vos désirs, à votre fétichisme. Ils invitent à se créer ses propres images mentales, ce qui est bien plus fort que tout ce qu’un acteur pourra faire devant une caméra.

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Le livre ne comprend-il que des affiches que vous avez acquises lors de ce gros rachat de collection ou en avez-vous cherché d’autres en complément ?

Quand j’ai eu cette idée de rendre hommage à cette approche-là du sexe au cinéma, j’ai effectivement fait des recherches en ligne d’affiches que je pourrais acquérir pour compléter ma collection et le livre en ce sens…

On donne beaucoup d’importance à Russ Meyer, à ses Vixen, ainsi qu’au cultissime Faster Pussycat! Kill kill! (1965). Avez-vous d’autres œuvres ou réalisateurs à nous conseiller au sein de ce pan-là du cinéma ?

Ces films-là sont super ! Il y a un monsieur nommé Joseph W. Sarno, qui travaillait aussi dans la sexploitation dans les années 1960. Ses premiers films valent le détour : ce sont des mélodrames mélancoliques non seulement intéressants par leur contenu mais aussi remarquablement réalisés. On se rend compte que certains cinéastes talentueux évoluaient dans ce cinéma-là.

Au-delà des affiches de cinéma, êtes-vous intéressé par les arts plastiques ? Des artistes en particulier ?

Il y avait au sein de cette collection une affiche qui n’est pas dans le livre – elle est actuellement exposé dans un musée au Texas. Le film s’appelle The Nest of the Cuckoo Bird et l’affiche me rappelait Basquiat ! Mais j’aime toutes sortes de disciplines, de la peinture à la vidéo expérimentale et aux films tournés avec un iPhone… J’aime l’idée que des tas d’œuvres soient là, visibles quelque part, mais je ne les cherche que rarement, je dois l’avouer. Peut-être reviendrai-je visiter le Musée d’art contemporain de Lyon un jour, tranquille avec ma femme (rires).

Quentin Tarantino, qui recevait ici même le Prix Lumière il y a deux ans, a rendu hommage aux films dits « Grindhouse » avec Death Proof (Boulevard de la mort, 2007). Peut-on attendre un film de sexploitation signé NWR ?

(rires) Oh non, je ne pense pas ! Quand il s’agit de faire des films, j’ai très peu tendance à être tourné vers le passé, à vouloir reproduire des choses révolues. Je me tourne autant que possible vers le futur. Mais pour connaître le futur, il faut comprendre le passé…

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Ces affiches que vous regroupez dans L’Art du regard ont aujourd’hui une dimension « vintage » qui participe de leur charme. Diriez-vous qu’on peut trouver un peu de cette dimension-là dans votre film Drive ?

Je ne dirais pas ça. Drive comportait assurément un hommage à la musique avec laquelle j’ai grandi à New York dans les années 1980. Mais je ne pense pas précisément à ce que je fais au point d’élaborer une quelconque dimension « vintage » ou autre, je me contente de le faire !

Propos recueillis par Jules Roeser. Merci à l’équipe de The Jokers et à Matilde Incerti.


Mads Mikkelsen à l’Institut Lumière

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> Retour sur la master class de Mads Mikkelsen, le jeudi 15 octobre à la Comédie Odéon


Festival Lumière – 7e édition
12-18 octobre 2015 dans les cinémas du Grand Lyon
www.festival-lumiere.org
Notre présentation des grandes lignes de la programmation
Lumière 2015 – Jour 1 : Le populaire d’hier et d’aujourd’hui
Lumière 2015 – Jour 2 : (déjà) deux géants à Lyon

Photos : © Jules Roeser / Le Mauvais Coton