Jeff Mills et son voyage symphonique à travers le système solaire

The Planets, en collaboration avec l'orchestre symphonique de Lyon

The Planets est une évolution de l’oeuvre orchestrale de Gustav Holst, composé il y a cent ans. Pourquoi revisiter cette oeuvre ?

Jeff Mills : Il y a une grande différence entre l’oeuvre de Host et le spectacle que je propose aujourd’hui. Sa version ne comportait que six planètes alors que nous en connaissons neuf aujourd’hui. Là où il a utilisé la mythologie grecque et possiblement des éléments religieux pour représenter les astres, nous disposons cent ans plus tard d’une énorme quantité de données de la part des agences spatiales internationales : NASA, JAXA, l’ESA…

Il était donc clair que ce projet devait exploiter ces informations collectées depuis un siècle en créant un nouveau langage musical. Un langage qui doit représenter la réalité physique de chaque planète : sa rotation, sa masse, sa densité, son type, l’importance de ses satellites, ses particularités comme la rotation en sens inverse de Vénus, la froideur inexplicable du coeur froid de Mercure à l’inverse de sa brûlante surface, l’orbite étrange de Pluton qui va et vient à travers notre système solaire…. J’ai le souhait que les auditeurs perçoivent ces représentations à travers mon oeuvre.

J’ai commencé à travailler sur ces éléments en 2015 en traduisant ces nouvelles informations via un langage de sons, de cordes, de notes et de textures.

Quelles dimensions supplémentaires pensez-vous que la musique électronique apporte à cette performance ?

À mon sens, la musique électronique peut décrire certaines thématiques bien mieux que n’importe quel autre genre musical. C’est le seul genre musical à utiliser des fréquences, à la manière de notes de musique. Et pas seulement : les gens qui écoutent de la musique électronique sont habitués à écouter ce type de sons et ils peuvent les comprendre musicalement.

Quand les choses se passent de cette manière, vous pouvez introduire n’importe quel type de son considéré comme musical et cela ouvre des possibilités qu’aucun autre style ne peut atteindre. Même la musique classique, avec tous ses instruments, ne possède pas cette caractéristique. Les répétitions obtenues par les machines et leurs rythmes expriment le futur et produisent des sons que les humains ne peuvent pas obtenir…

Pourquoi ne pas se baser alors uniquement sur de la musique électronique ?

Pour plusieurs raisons. Je pense tout d’abord que cela reflète 2017, notre époque. L’Humain en général, a tendance à mélanger de plus en plus de genres et l’idée que 1+1 puisse être égal à 4 est beaucoup plus communément admise. Je crois que cette façon de penser va se répandre de manière importante dans les prochaines décennies.

De part la taille du sujet à traiter, j’étais convaincu que je ne pouvais pas exploiter cette thématique avec seulement un thème musical unique et que 2, 4 voire 9 seraient plus adaptés. Je crois profondément qu’en mélangeant le classique et l’électronique, cela crée de nouvelles sonorités qui reflètent cette perspective d’avenir.

À l’inverse de la musique classique, la musique électronique ne s’écrit pas. Est-ce que cela veut dire que vous vous autorisez à improviser ou alors votre contribution musicale est à l’inverse très précise ?

Je joue de mémoire sur scène, quand bien même celle-ci n’est pas parfaite. Cela veut dire que je ne joue pas exactement la même chose à chaque fois et qu’il existe des variations dans ma participation à l’oeuvre musicale. Je laisse de la place à l’erreur et cela produit toujours des différences intéressantes sur chaque performance.

Comment cette improvisation fonctionne-t-elle avec le chef d’orchestre ?

Nous avons beaucoup de contacts visuels. Il me prévient lorsqu’une variation musicale importante va arriver et j’adapte mon mix en fonction. Il arrive parfois que je ne sois pas prêt du tout ! L’univers n’est pas parfait et il est plus approprié de jouer d’une manière organique. Cela correspond plus à la façon dont je perçois cet univers.

Quelles méthodes de travail employez-vous pour représenter les astres ?

Le sujet m’intéresse depuis longtemps et j’ai déjà une bonne connaissance des planètes du système solaire, en particulier Saturne car j’ai composé un projet sur ses anneaux en 1992 (ndlr : Discovers the Rings of Saturn, sous son alias, X-102). Pour cette oeuvre, j’avais expérimenté une méthode de travail pour traduire musicalement ces anneaux en prenant en compte leurs compositions, leurs créations, leurs vitesses de rotation, leurs lunes… et les proposer sur un format vinyl.

Sur ce support, l’étiquette centrale symbolisait Saturne. Lors de la lecture du disque, la pointe du diamant, se rapproche de l’astre, symbolisant notre parcours musical à travers les différentes strates des anneaux. Les faces A et B représentent une couche d’anneaux différente, avec leurs caractéristiques. Lorsque le diamant s’approche du centre de gravité de la planète, ses révolutions sont de plus en plus courtes et on utilise cette accélération afin de se “projeter” vers le prochain voyage. J’ai utilisé les bases de cet ancien projet comme modèle pour la conception de The Planets, également disponible en vinyl.

Et musicalement, comment traduisez-vous ces informations ?

Quand on parle de musique conceptuelle, il est important de s’approprier les codes de l’univers que l’on souhaite explorer, pour en traduire musicalement les éléments clés via les machines.

Pour être plus concret, Le tempo est défini par la vitesse de rotation des planètes. Pour les super planètes comme Jupiter, les textures utilisées sont denses et tous les musiciens jouent en même temps. La Terre et Pluton ont une importance musicale relativement moins importante. J’ai aussi utilisé des sons de la composition originale de Gustav Holst, comme par exemple une mélodie qui symbolisait l’eau, que l’on peut retrouver sur ces deux planètes.

Nous avons à disposition des éléments musicaux qui ne correspondent pas nécessairement à la réalité, mais qui doivent avoir du sens à l’écoute. C’est un peu comme de la science-fiction ou l’on gomme les différences entre le vrai et l’imaginaire.

Dans quelle mesure avez-vous essayé de vous rapprocher du réel ?

J’ai eu l’occasion d’échanger sur notre système solaire avec un ami astronaute japonais, qui a déjà séjourné deux fois dans l’espace. Qu’est ce que l’on ressent dans l’espace lors d’un voyage en navette ? À quoi ressemble la Terre vu du ciel ? À quoi ressemble le soleil ? Avait-il eu peur ? S’était-il senti en danger ? Quand il dormait, de quoi rêvait-il ? Se sentait-il la même personne à son retour ? Comment se réapproprie t-on la vie terrienne après un voyage dans l’espace ?

Ces discussions m’ont servi pour la composition de The Planets, notamment pour représenter l’espacement des planètes, ces distances si vastes où la seule chose observable est une obscurité sans fin comme si tout n’était que du vide…

Comment traitez-vous la question de la vie dans l’univers à travers cette oeuvre ?

La question de la vie dans l’univers est importante à mes yeux. Je pense que d’ici une centaine d’années, les progrès de la science feront que l’on pourra détecter la vie de manière bien plus simple qu’aujourd’hui. Ce que l’on pense vide aujourd’hui ne le sera pas forcément.

Peut être que dans un futur proche, quand nous irons sur Mars et que nous explorerons la planète, nous aurons une plus grande chance de découvrir ce que nous ne pouvons pas observer aujourd’hui, via des caméras ou des robots. Je suis prêt à parier qu’il y a plus de vie dans le système solaire qu’uniquement chez nous !

Vous avez déjà exploré la thématique du temps avec votre résidence Time Tunnel à Paris avant de vous attaquer à l’espace pour The Planets. Quelle sera la suite ?

Je travaille actuellement sur un projet nommé “Lost in space”. Des planètes qui s’entrechoquent, l’horizon d’un trou noir, des mirages et toutes ces choses que l’Humain va découvrir quand nous commencerons à explorer l’espace, de manière plus régulière. Je travaille depuis des décennies sur le sujet de l’espace et de la musique électronique (ndlr : voir sa série d’albums Sleeper Wakes).

Les trous noirs sont un sujet sur lesquels je travaille depuis longtemps. Il y a déjà 5 à 6 théories sur ce qui se passe lorsque qu’on les traverse : le temps qui s’arrête, qui s’inverse… Ce sont des sujets que je veux continuer à explorer.


Interview réalisée en collaboration avec Soul Kitchen et Make X Lyon.

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