Lumière 2014 – Jour 5 : Viva Pedro e viva el cine !

Festival Lumière 2014 de Lyon : retour sur la journée du vendredi 17 octobre

La singularité du cinéaste espagnol se lit dans la capacité de quiconque à identifier, en seulement quelques images, sa signature artistique. De personnages passionnés – à fleur de peau et au bord de la crise de nerfs – à une esthétique flamboyante en passant par un sens rigoureux du récit, les histoires qu’il nous a contées pendant plus de trente ans nous ont marqués et touchés comme peu d’autres. Son arrivée à Lyon jeudi soir à donné au Festival Lumière un coup d’accélération saisissant, dont nous avons profité pendant cette fabuleuse journée de remise du Pprix Lumière à la Salle 3000. Pedro Almodóvar succédait ainsi à Clint Eastwood, Milos Forman, Gérard Depardieu, Ken Loach et Quentin Tarantino.

Pedro Almodóvar, vendredi 17 octobre à Lyon
Pedro Almodóvar, vendredi 17 octobre à Lyon

Les couleurs de Pedro Almodóvar

Rares sont les cinéastes qui ont su se créer une identité cinématographique si marquée. Les engagements et partis pris de Pedro Almodovar en font l’une des figures incontournables du cinéma actuel. Cinéaste profondément castillan qui explora les moindres recoins de Madrid, s’empara des mythes espagnols pour les transcender de la plus généreuse des manières – de l’art de vivre au quotidien au reflet kitsch et ironique de la religion catholique, en passant par la corrida et la représentation de la condition féminine –, Pedro Almodóvar bénéficia autant de la période dite de la Movida qu’il la propulsa par son art. Le déferlement de la Movida marquait, après la mort de Franco en 1975, le début de la période démocratique en Espagne, moment d’euphorie artistique, particulièrement déluré. L’explosion des libertés était pour Pedro Almodovar l’occasion de vivre sa jeunesse et de nourrir son travail en tant que cinéaste.

« J’ai eu la chance, tant sur le plan personnel qu’en tant que cinéaste, d’être jeune à l’époque et de pouvoir vivre la Movida, qui nous a permis de façon presque tactile de sentir ce changement avec tous nos sens. Notre pays a littéralement abandonné la peur. C’est une expérience très difficile à exprimer par des mots. C’était au-delà du merveilleux », nous expliquait-il lors de sa master class au Théâtre des Célestins de Lyon.

Pedro Almodóvar, Rossy De Palma et Veronica Forqué
Pedro Almodóvar, Rossy De Palma et Veronica Forqué

Les changements socio-politiques survenus en Espagne à la fin des années 1970 ont ouvert la voie à l’univers si particulier d’un cinéaste lui-même porteur de la post-modernité franquiste. Dès ses premiers films, Pedro Almodóvar s’est ainsi fait peintre d’une société à travers l’itinéraire de personnages profondément humains, souvent heurtés, sinon névrosés. Il est incontestablement l’un des plus grand sondeur de la psyché féminine, de l’univers féminin dans toutes ses profondeurs, incertitudes et ambiguïtés. Chacun de ses personnages féminins, dont certains ont assurément imprimé l’histoire du cinéma, offrent un écrin formidable pour ses actrices.

Souvenons-nous de cette femme au foyer sous amphétamine incarnée par Carmen Maura dans Qu’est ce que j’ai fait pour mériter ça ? (1984) ou de Pepa, comédienne de doublage déchirée par une rupture dans Femmes au bord de la crise de nerfs (1989). Souvenons-nous de ces mères bouleversantes, d’une Manuela (Cecilia Roth) – femme détruite par la mort de son fils et ramenée à la vie par la reconquête du passé – mythique dans le plus grand chef-d’oeuvre d’Almodóvar, Tout sur ma mère (1999), ou encore de la mère courage incroyablement habitée par Penélope Cruz dans Volver (2006). La liste de ces personnages est encore longue, et si elle doit évidemment beaucoup à la plume du cinéaste, ils ne seraient pas les mêmes sans la force de jeu des actrices qui les ont incarnés et qui ont à leur tour façonné l’univers d’Almodóvar, en particulier Carmen Maura, Marisa Paredes, Rossy de Palma, Penélope Cruz ou encore Elena Anaya, qui ont toutes trouvé chez lui les plus beaux rôles de leur carrière respective.

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Le cinéma de Pedro Almodóvar, c’est également un ensemble d’idées qui soutiennent l’existence de ces personnages à l’écran. Plasticien unique en son genre, il élabora ses mélo-pop en épuisant les gammes des couleurs primaires et en se refusant constamment, à l’exception de son film le plus glaçant, La Piel que habito (2011), à la monochromie – nous comprendrons à l’issue de la cérémonie cette orientation artistique. Pour la première fois, le Festival Lumière organisait cette année une master class permettant au public d’écouter le cinéaste, au cours d’une discussion animée au Théâtre des Célestins par Thierry Frémaux et Bertrand Tavernier. Le cinéaste espagnol réagissait à leurs questions et revenait sur ses débuts, son parcours dans l’univers cinématographique, son positionnement dans un pays qu’il raconte avec un amour incommensurable. Il nous expliquait ainsi la vision qu’il accordait au rôle du cinéaste :

« Un film doit être construit sur la base d’un point de vue unique, celui d’un réalisateur. Si d’autres points de vue doivent entrer en ligne de prise de compte, celui des producteurs, des acteurs, alors il pourrait y avoir un chaos insurmontable. C’est ce qui caractérise le fonctionnement en studio et je pense que je n’aurais pas pu fonctionner comme cela. Je ne veux pas signifier une glorification de l’auteur, mais si je suis incapable de fonctionner comme cela, si je suis incapable de répondre à des films de commande, c’est parce que je suis un autodidacte. Je ne pourrais pas exercer sous contrat. C’est en cela que je pense pouvoir, sans prétention, me définir comme un réalisateur authentique. Et comme cela marche, je continue dans cette voie (rires) ».

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« Accro à [son] métier » comme il le confiait, Almodóvar explique qu’un film en appelle naturellement un autre car « nous avons constamment cette nostalgie magique de moments survenus au cours d’un film, d’où naît une addiction pour le cinéma ».

Émotions et sens du spectacle : l’hommage triomphant à Pedro

Comment ne pas être saisi par la force qui se dégage de la scène de la Salle 3000 lorsque, pendant plus de deux heures, s’enchaînent sous des applaudissements tonitruants les hommages à un cinéaste qui cachait parfois derrière ses lunettes de soleil l’émotion qu’il avait du mal à contenir ? Comment ne pas s’émouvoir face à ces discours qui clament l’amour et qui crient un immense merci à la générosité d’un homme si passionné par son art ? Cette sixième cérémonie de remise du Prix Lumière, une nouvelle fois, a tenu toutes ses promesses, a apporté aux quelques 3 000 spectateurs venus y assister son lot de surprises, à commencer par la présence parmi le public d’un parterre prestigieux de personnalités du cinéma.

Bertrand Tavernier, Pedro Almodóvar, Juliette Binoche, Rossy De Palma et Marisa Paredes
Bertrand Tavernier, Pedro Almodóvar, Juliette Binoche, Rossy De Palma et Marisa Paredes / © Jean-Luc Mège

Outre les cinéastes et acteurs honorés au cours du festival, tels que Michael Cimino, Kaenu Reeves et Isabella Rossellini, outre ceux venus assister à cette célébration en l’honneur de Pedro Almodóvar – Xavier Dolan, Gaspard Ulliel, Tahar Rahim, Valeria Bruni Tedeschi, Tony Gatlif, Bérénice Béjo, Guillaume Gallienne, Marina Foïs, Louis Garrel, Paolo Sorrentino ou encore Juliette Binoche qui allait remettre son prix au lauréat, c’est bel et bien l’univers du cinéma espagnol et l’entourage de Almodóvar qui était particulièrement représenté lors de la cérémonie : l’équipe de El Deseo, société de production mise en place par Augustín Almodóvar, frère de Pedro évidemment présent, et certaines actrices fétiches, notamment Marisa Paredes, Elena Anaya et Rossy de Palma. Ses deux égéries, féminine et masculine, Penélope Cruz et Antonio Banderas, absents pour des raisons de tournage, lui ont toutefois adressé quelques mots empli d’amour et de remerciements.

Nous devons à ces hommages énoncés sur scène autant d’émotions que de rires – la douceur du discours d’Elena Anaya, fulgurant par sa brièveté, la voie tremblante de Marisa Paredes, le cri de Augustín Almodóvar « Viva Pedro et Viva el cine ! » ou la drôlerie de Rossy De Palma qui revenait, en improvisant, sur ses premières collaborations avec Pedro, en particulier sur son rôle de femme sous anxiolytiques dans Femmes au bord de la crise de nerfs qui consistait à dormir pendant une majeure partie du film.

Marisa Paredes (au premier plan) et Cecilia Roth dans Tout sur ma mère
Marisa Paredes (au premier plan) et Cecilia Roth dans Tout sur ma mère

« Pedro aurait voulu être peintre, architecte ou écrivain. Je pense que toutes ces possibilités, ces inspirations, ces âmes, ces mondes tellement spéciaux, différents, sensibles et très personnels sont contenus dans l’œuvre et l’être de Pedro. L’Espagne a changé rapidement, et Pedro a participé à ce changement. Cela, c’est grâce à toi », disait Marisa Paredes dans son discours, avant de dériver sur la succulence de la paella et du gaspacho espagnol sous les éclats de rires du public.

Cette cérémonie, au-delà des discours, a été l’occasion de belles révélations musicales, venues soutenir le charme hispanisant de la cérémonie. Agnès Jaoui et Camelia Jordana ont ainsi chanté des chansons incontournables dans l’univers cinématographique de Pedro Almodóvar, suivies par le célèbre chanteur espagnol Miguel Paredo qui impressionnait par ses performances vocales reprenant les titres de Volver ou Etreintes brisées. Il fallait à Pedro Almodóvar quelques instants pour se remettre de ce déferlement d’émotion en son honneur, qui atteignait son point d’orgue non seulement au cours de la lecture inattendue par Xavier Dolan, Tahar Rahim et Guillaume Gallienne de la lettre que ce dernier avait rédigée à sa mère le lendemain de sa mort à la fin des années 1990, mais aussi grâce au discours remarquable du bien-aimé Bertrand Tavernier :

« Pedro, cher Pedro, quand nous avons des moments de doute, quand j’ai des moments de doute, de peur, tu fais partie des gens auprès de qui j’aurais envie de me réchauffer. Tes films font partie de ces films dans lesquels nous souhaitons puiser l’énergie tant celle-ci est communicative, tant la confiance que tu as dans la curiosité et l’intelligence du public est communicative ». Il poursuivait ensuite : « Cocteau disait que le cinéma consiste à filmer la mort au travail. Chez Almodo6var, je pense que cela consiste à filmer l’imagination et l’amour au travail. Dans ces images souvent drôles, il y a tout à coup des moments poignants qui vous étreignent le cœur. Tu as montré que le cinéma pouvait faire guérir les choses. Pedro, tu as été la fortune de beaucoup de cœurs. »

Pedro Almodóvar et Juliette Binoche / © Jean-Luc Mège
Pedro Almodóvar et Juliette Binoche / © Jean-Luc Mège

Rares sont les moments durant lesquels nous sentons, en effet, un tel battement de cœur. Gérard Depardieu le soulignait il y a maintenant trois ans, sur cette scène où il s’était vu remettre le prix Lumière. La chaleur humaine qui s’est évacuée à travers les mots, les chants, les images bousculent et émeuvent, et la célébration du cinéma déborde bien au delà de l’art pour nous communiquer une dimension universelle de partage. Ainsi, dans son discours final – un discours qui, sur les recommandations ironiques de Thierry Frémaux à Pedro Almodovar avant sa venue à Lyon, devait être comme celui d’un « lauréat de prix Nobel » -, le cinéaste faisait une nouvelle fois la démonstration de sa générosité, contant l’histoire de sa mère et de son refus de porter la couleur noir, ce noir qui lui avait été imposé pendant si longtemps, quand Pedro Almodovar n’était pas encore né. Le mot de la fin aura ainsi été le plus beau :

« On a souvent évoqué l’usage que je fais de la couleur dans mes films. Pour moi, cela a toujours été instinctif et cela n’obéit à aucun critère cinématographique. Je crois que je recherchais les couleurs du cinéma de mon enfance, c’est à dire le technicolor. Des couleurs saturées et brillantes. Après la mort de ma mère, j’ai commencé à me dire qu’elle était à l’origine de la couleur dans mes films. J’aime à penser que ma passion pour la couleur est la réponse de ma mère à tant d’années à tant d’années de deuil et de noirceur contre-nature. Même si elle s’habillait de noir quand elle était enceinte de moi, en son sein j’aimais sa vengeance sur la sombre monochromie imposée par la tradition. J’ai été sa vengeance, et j’espère avoir été à la hauteur. Cela fait 35 ans que j’essaye de l’être de tout mon cœur ».

© Jean-Luc Mège
© Jean-Luc Mège

Texte : Guillaume Perret et Gustave Shaïmi
Photos : © Jules Roeser / Le Mauvais Coton

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