Cannes 2017 – Jour 2 : L’enfance en fuite

Retour sur la journée du jeudi 18 mai : Le Musée des Merveilles, Faute d'Amour, Barbara, Western, Un Beau Soleil Intérieur, Los Perros

Le Musée des Merveilles

Compétition

Les Petits Fugitifs. S’il en a profité pour officialiser son titre français (Le Musée des Merveilles remplace Wonderstruck), le film de Todd Haynes – déjà primé pour son actrice Rooney Mara, dans Carol en 2015 – a ouvert les hostilités de la façon la plus singulière. Pas un film de combat, non, mais une œuvre hybride, funambule et surtout, insouciante : le nouveau titre hexagonal vise juste, l’imaginaire enfantin et fantastique qu’il convoque est au cœur d’un film qui semble aussi bien s’adresser aux grands qu’aux plus jeunes. Dans un montage alterné qui court tout au long des deux heures de projection, deux enfants sourds – Ben dans les années 1970 et Rose dans les années 1920 – semblent inconsciemment connectés l’un à l’autre et, après une fuite du foyer familial, se perdent dans l’immensité de la ville de New York, à la recherche d’un mystérieux Musée de Curiosités.

Quand on connait la passion invétérée de Haynes pour le mélodrame classique – allant jusqu’à faire un remake de Tout ce que le Ciel Permet de Douglas Sirk en 2003 avec Loin du Paradis – ce virage radical peut surprendre. Le Musée des Merveilles nous divise : pour les uns, sa froideur formelle éloigne, frustre, le limite à un film « seulement » intrigant quand pour les autres, il est un feu d’artifice presque insensé tant sa beauté apparaît désintéressée. Les deux stars (Michelle Williams et Julianne Moore) reléguées au second plan, Haynes filme la ville à la hauteur de ses deux jeunes héros – on pense à L’Aurore de Murnau mais surtout au Petit Fugitif, le film collectif de Ray Ashley, Morris Engel et Ruth Orkin qui, en 1953, annonçait la modernité au cinéma). Après le fracas des premiers instants, la confrontation avec la verticalité des immeubles, la circulation automobile et la densité des piétons, New York se réenchante et devient le lieu de tous les possibles, même les plus farfelues. Virevoltant entre Noir et Blanc et séquences animées, Le Musée des Merveilles fait le pari plus qu’osé, de limiter la parole un maximum, provoquant parfois de longues séquences muettes.

L’innocence qui se dégage du film – si salutaire quand la mode est au cynisme généralisé, surtout dans le cinéma – rappelle les plus beaux films enfantins de Steven Spielberg : l’émotion qui infuse tout au long de ce conte rappelle celle que l’on a tous eu en regardant E.T. pour la première fois. Il faut rêver d’un prix, et pourquoi pas le plus beau, pour ce film. Consacrer la naïveté est devenu urgent.

 

Faute d’Amour

Compétition

Chasse à l’enfant. Deuxième film de la compétition, deuxième division au sein de la rédaction. Le retour du réalisateur russe surdoué (Lion d’or pour son premier film, Le Retour en 2003, puis prix d’interprétation masculine pour Le Bannissement en 2007 et Prix du Scénario pour Léviathan en 2014) à Cannes avait tout pour nous réjouir sans partage. Son film clive : dans la Russie d’aujourd’hui, un couple de jeunes urbains aisés s’écharpe avant d’officialiser leur divorce. Leur fils de douze ans, Aliocha, ne supporte pas la situation, pleure seul, ignoré de ses parents. Ce n’est que le jour où il disparait, enfui ou kidnappé, que Boris et Genia s’aperçoivent du mal qu’ils lui ont fait.

Immense formaliste, Zviaguintsev sait distiller de la puissance dans ses films. Faute d’Amour ne déroge pas la règle : la construction picturale est virtuose, les cadres d’une Russie à la fois éternelle, enneigée et dévastée – le film traverse littéralement des pans entiers de ruines – contrastent avec les individus atomisés mais qui surgissent du plan. Une scène de battue dans la forêt reste dans les esprits : une cohorte d’hommes habillés de combinaisons orange fluo avance lentement dans une nature dense et sauvage. C’est une critique acerbe de son pays que met en place Zviaguintsev, doublé d’un hymne pour à l’amour, à la prise en main de son destin, à la dignité aussi, celle des parents qui effacent petit à petit leurs maux pour reconstruire une forme de solidarité dans le malheur.

Il y a pourtant un embarras : Léviathan état une farce rabelaisienne, grotesque et truculente, Faute d’Amour est d’une froideur méchante, calculatrice. L’amour populaire qui transpirait dans le film précédent a ici complètement disparu, au profit d’un regard clinique qui n’hésite pas à user de métaphores balourdes pour sursignifier sa cible : l’hyper individualisme et le narcissisme de la classe bourgeoise russe. D’abord rabâché à chaque plan dans la première partie, le film semble ensuite s’engourdir dans une chasse à l’homme longue et pénible, très militaire. Zviaguinstev n’épargne pas grand-chose à son spectateur, surtout pas le suspense sur la mort possible d’Aliocha et encore moins, un plan furtif sur le corps d’un enfant déchiqueté. Et il se montre incapable de hiérarchiser les narrations, transcender ses personnages et reléguer sa critique sociale à l’état de trame souterraine.

 

Barbara

Un Certain Regard

Chantons sous la nuit. Mathieu Amalric est omniprésent sur cette entame de festival de Cannes. Après avoir fait l’ouverture comme acteur pour Les fantômes d’Ismaël d’Arnaud Desplechin, c’est en tant que réalisateur, et de nouveau à Un Certain Regard après La chambre bleue il y a deux ans, qu’il poursuit son chemin cannois. Son Barbara est une mosaïque des plus déroutantes : faux biopic, on y suit une actrice jouée par Jeanne Balibar, jouant elle-même le rôle de Barbara dans le film que réalise un avatar de Mathieu Amalric lui-même. Ce subterfuge est des plus intrigants, doté d’un potentiel certain afin de déjouer la médiocrité liée au genre qui accouche traditionnellement de souris dénuée d’ambitions.  Balibar est phénoménale dans ce rôle qui n’en est pas un, jamais vraiment incarnée, mais jamais très loin non plus de son illustre modèle dont on ne quitte pas la voix, l’ombre, sans savoir qui elle est au-delà, mais qu’importe ! C’est l’âme de l’artiste, au coin d’une mélodie, d’une note jouée au piano, qu’on découvre qui fut la chanteuse de l’Aigle noir.

L’émotion est à chaque virgule dans ce film, au détour d’un homme qui pleure au comptoir d’un bar de nuit qui ne demande qu’à fermer, dans un camion d’accessoires de cinéma, ou dans une sordide chambre d’hôtel. Amalric découpe et monte son film à merveille, tout comme il l’avait si bien fait déjà avec Tournée (2010) dont il faisait surgir des crescendos électriques au détour d’un reflet sur une vitre de voiture. C’est un subtil et sublime projet à la poétique magique que se livre l’acteur-réalisateur, avec une finesse qui fait oublier toutes les faiblesses et petites facilités qui peuplent le film.

 

Western

Un Certain Regard


Prisonniers du Désert. Dans son souci de brasser des horizons toujours plus larges, la sélection Un Certain Regard explore les confins de l’Europe de l’Est avec ce film mélangeant l’allemand et le bulgare, dans une allégorie de frontière, effet propre au genre illustré dans le titre du très attendu film de Vasleska Grisebach, produit par Maren Ade (réalisatrice de Toni Erdmann et productrice de Tabou et des Mille et Une Nuit de Miguel Gomes) au sein de sa société Komplizen Films.

Un groupe d’ouvriers allemands opèrent sur un chantier bulgare, proche d’un village où ils sont reçus entre hostilité et incrédulité. Le travail sur la métaphore de l’Ouest américain transposé en Bulgarie, ainsi que le souci porté aux personnages rendent Western intrigant. En effet, il convient de noter la belle relation entre le personnage principal, un solitaire tendant la main aux populations autochtones, notamment à ses femmes, message humaniste empreint de tolérance.

Ceci étant dit on se retrouve face à un cas type de film qui n’arrive pas à bout du compte à tirer son épingle du jeu. Il reste très peu d’éléments en mémoire quelques heures après son visionnage. Sa fragilité, sa longueur quelque peu inexplicable, et son absence de dramaturgie profonde empêche d’adhérer aux promesses énoncées au préalable. Un film comme on en a malheureusement vu beaucoup à Un Certain Regard, léger comme un songe.

 

Un beau soleil intérieur

Quinzaine des Réalisateurs

Juliette et les Hommes. Pour son ouverture, la Quinzaine des Réalisateurs avait choisi d’associer Werner Herzog – récipiendaire du traditionnel Carrosse d’or en hommage à sa fabuleuse carrière – et Claire Denis, venu présenter son nouveau film, Un Beau Soleil Intérieur, une fois n’est pas coutume, une « comédie ». On est solidaire du réalisateur d’Aguirre et on s’inquiètera tous les jours, de savoir s’il a pu se remettre de cet affront. La greffe a fonctionné sur le cinéma de Bruno Dumont (Ma Loute), pourquoi pas sur celui de la réalisatrice des Salauds et de Trouble Everyday ? Parce que le minimum, pour réussir une comédie, c’est avoir de l’humour. Aidé par la romancière Christine Angot – pas connue non plus pour être une boute-en-train – Claire Denis imagine Isabelle (Juliette Binoche) dans une succession de rendez-vous consommés mais ratés avec des hommes toujours plus veules et lâches (la palme revenant à Xavier Beauvois en banquier néo-beauf).

L’inintérêt de ces séquences répétitives acté d’emblée, et la laideur de la photographie jaunâtre difficilement digérée, le film se pare d’un ton « anarchiste mondain » des plus détestables : l’entre-soi bat son plein et les grandes considérations sur la vie, les riches, les pauvres, les urbains, les ruraux pleuvent avec une morgue puante. Pire, la réalisatrice organise, à travers les traits de son actrice, son propre “beau rôle”, celui qui vient hurler les vérités indicibles. On pouffe. N’ayant rien à jouer, Binoche en fait des tonnes tout le temps, dans le minimalisme comme dans l’excès. Heureusement, pour les plus courageux, la récompense est au bout du tunnel : l’ultime confrontation avec Gérard Depardieu est une nouvelle preuve irréfutable de son génie, être capable de nous arracher une série de sourires sur un tel tas de néant.

 

Los Perros

Semaine de la Critique

O’Colonel mon colonel. Ici encore l’exploration de frontières lointaines et variées peut amener vers des sentiers cinématographiques exotiques et différents. La colombienne Marcela Said, qui avait déjà présenté son premier film, L’été des poissons volants, à la Quinzaine des réalisateurs en 2014, a dû réunir un grand nombre de producteurs étrangers pour fabriquer le financement de son nouveau film Los Perros. Si celui-ci est chilien, très imprégné de l’histoire de ce pays fascinant, les producteurs viennent de France, d’Argentine, d’Allemagne, et de bien d’autres horizons.

Le film est profondément sud-américain en ce qu’il sonde l’âme d’une génération traumatisée par une dictature sanguinaire, merveilleusement illustrée par ailleurs par le documentariste Patricio Guzman, notamment dans Le bouton de Nacre sorti en France en 2015. Marianna est une femme de 42 ans profondément marquée dans sa chair par cette histoire : son père, sorte d’oligarque vieillissant, a collaboré à la dictature, fermé les yeux sur des exactions horribles qui ont conduit à la mort de dizaine de milliers de chiliens. Mais c’est la rencontre d’un professeur d’équitation qui bouleverse véritablement sa vision des choses. Celui-ci fut un militaire gradé au sein de ce régime, continuant sa vie de sexagénaire auprès d’équidés au calme de son hara.

Los Perros est fascinant en ce qu’il présente le trouble de Marianna, sans jugement, dans toute sa complexité et sa culpabilité. Si le film n’excuse rien, il se refuse à lancer une vendetta qui ne ferait qu’accroître les douleurs de blessures encore ouvertes. Les fragilités de Marianna, ses contradictions, font d’elle un des plus beaux personnages féminins vu ces dernières années, peut être depuis celui de Paulina de Santiago Mitre en 2015 qui avait reçu le prix de la Semaine de la critique. Ce très beau film démontre une fois de plus la vitalité et le dynamisme du cinéma sud-américain trop souvent absents des grandes sélections cannoises.

 

Les étoiles du jour :