Lumière 2016 – Jour 1 : Ouverture tarantinesque

Retour sur l'ouverture du 8e Festival Lumière, le samedi 8 octobre 2016 à la Halle Tony Garnier

Notre vidéo de l’ouverture :

 

 

Une femme, des femmes

 

Pour cette huitième édition, le thème est annoncé de but en blanc par Thierry Frémaux. On y parlera de la femme dans le monde cinématographique, à la fois devant et derrière la caméra, ce qui ne nous surprend guère. En effet, suite à la polémique du festival de BD d’Angoulême accusant les organisateurs de l’édition 2016 de sexisme, car n’ayant retenu aucune femme parmi les trente sélectionnés pour la compétition officielle, il nous semblait pertinent que le Festival Lumière mette à l’honneur l’une des innombrables et immenses figures féminines qui ont forgé le cinéma tel qu’il est aujourd’hui. D’aucuns songèrent immédiatement à Jane Campion qui, on le rappelle, est toujours actuellement la seule cinéaste à avoir obtenu la Palme d’Or cannoise pour la Leçon de Piano en 1993. Comme nous le savons, ce n’est pas le cas et elle ne figurera malheureusement pas non plus parmi la liste d’invités intervenant en masterclass. D’autres ont parié tout de suite sur notre immense figure de proue nationale, la légendaire Catherine Deneuve et bien leur en aura pris. La vidéo de rétrospective présentée hier soir et comprenant ses plus grands succès était chargée d’émotions et de souvenirs et le public aura du mal à patienter jusqu’à sa remise du Prix Lumière vendredi 14 octobre au Centre de Congrès.

 

Agnès Varda
Agnès Varda

 

Deux autres fortes personnalités furent mises à l’honneur lors de cette ouverture. Tout d’abord, Agnès Varda, avec la projection d’un délicieux court métrage burlesque, Les Fiancés du pont MacDonald, extrait de Cléo de 5 à 7 (1961) qui démontre la belle capacité de la cinéaste à recréer des univers poétiques avec humour et tendresse, tout en dévoilant, fait rarissime, le regard touchant de Jean-Luc Godard derrière ses fameuses lunettes noires.

Ensuite, Arletty, avec la scène la plus emblématique de Hôtel du Nord de Marcel Carné : « Atmosphère, atmosphère… Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? ». La gouaille si particulière de l’actrice est alors transcendée par un Thierry Frémaux malicieux, lorsqu’il décide d’instaurer un dialogue avec le public en lui demandant…. d’essayer de comprendre le sens même de cette mercuriale ! Les phrases percutantes prononcées par l’actrice sont alors décortiquées, révélant un sens nouveau sous les explications acérées de notre commentateur. La salle est conquise par l’interprétation inédite faite de ce classique et de son héroïne, qualifiée de « première rappeuse » par le maître de cérémonie.

 

Quentin Tarantino et Bertrand Tavernier
Quentin Tarantino et Bertrand Tavernier

 

Tarantino et le film d’ouverture : une logique implacable

 

Cependant, la plus grande attente tournait autour d’un homme, et pas n’importe lequel, puisqu’il avait marqué de son empreinte l’édition 2013 par sa présence, sa générosité et son implication dans le festival : le cinéaste phare Quentin Tarantino. L’amitié qui le lie à Bertrand Tavernier a créé à chaque instant des digressions passionnantes et passionnées sur le cinéma. L’échange qui a ainsi eu lieu entre les deux lors de la cérémonie a en quelque sorte préparé le public à la vision du film de la soirée, Butch Cassidy et le Kid de George Roy Hill (1969). Pour résumer très succinctement leur vision du film, les deux cinéastes regrettent le manque de considération envers Roy Hill, qu’ils qualifient de « grand conteur ».

Si ses films semblent ne pas avoir de liant, un thème majeur émerge néanmoins dans son œuvre. Le héros “roy-hillien” est soit un menteur, soit un rêveur, et poursuit inlassablement ses rêves ou ses envies, par tous les moyens à sa disposition. Cette discussion est intéressante à plus d’un titre puisqu’elle établit le principe même de la critique cinématographique : aiguiller le spectateur afin qu’il discerne des éléments clés d’un film, qui sont à même de susciter l’intérêt singulier que celui-ci distillera, et de donner à comprendre le vocabulaire audiovisuel pour ensuite se forger soi-même sa propre opinion. C’est ainsi que le spectateur éclairé a pu saisir l’énorme potentiel de ce beau western, avec en têtes d’affiches Robert Redford et Paul Newman.

 

Butch Cassidy et le Kid
Butch Cassidy et le Kid

 

On ne s’y trompera pas, Butch Cassidy et le Kid a été choisi par Tarantino, et il est semblable à du Tarantino : drôle, épique, ironique, mélancolique et cinéphile. Sous forme de buddy movie, à savoir une histoire narrant deux personnages aux personnalités distinctes mais devant œuvrer pour une même cause (L’Arme fatale, Laurel et Hardy en sont des exemples représentatifs), le film alterne moments de bravoure et séquences intimistes. Peu bavard, il gagne en lyrisme dans des scènes purement instrumentales, notamment lorsque Butch Cassidy, interprété par un Paul Newman frappant de charisme, découvre l’invention révolutionnaire qu’est le vélo sur les airs nonchalants de “Raindrops Keep Fallin’ on My Head” de B.J Thomas.

La magie du cinéma transparaît néanmoins à un autre moment, lors d’une coïncidence qui ne peut laisser de marbre. Au détour d’une scène, un personnage secondaire annonce à Butch Cassidy et au Kid « Your time is over », et le film prend dès lors l’allure d’une cavalcade contre le temps et la mort. Là où l’on touche à l’émotion, c’est par l’anecdote contée par Bertrand Tavernier quelques minutes avant le lancement du film : lors d’une interview donnée pour la présentation de son Voyage à travers le cinéma français (visible à plusieurs reprises lors du festival), le journaliste lui demande si la réalisation d’un tel projet est une façon pour lui de dire adieu au cinéma. Surpris, Tavernier ne pourra que rétorquer avec humour que la tombe nous attend tous et qu’il faudra bien dire adieu un jour ou l’autre. Et en voyant les deux figures majeures présentes devant nous à la cérémonie, un doux spleen nous prend, et l’on réalise à quel point le festival est essentiel pour continuer à faire vivre les films, les cinéastes, et plus particulièrement l’amour cinéphile. Une belle façon d’accéder à l’éternité.

 

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Passé et présent, retrouvailles et découvertes

 

N’oublions pas que la cérémonie d’ouverture est également un lieu de glamour et de représentation. S’y côtoient ainsi sur une même scène entre autres, Line Renaud et Lambert Wilson, Jerzy Skolimowski et Elsa Zylberstein, Alice Taglioni et Françoise Arnoul, Walter Hill et Monica Bellucci. Cette représentation, certes extrêmement incomplète, du cinéma mondial est suffisamment éclectique pour que l’on comprenne la chance qu’il nous est offerte de la contempler. Présent et passé se confondent, imbriqués dans une seule et même sphère, symbolisée par la vision des remakes de la Sortie des Usines Lumière, réalisés chaque année depuis 2013 avec, en alternance, stars et lyonnais comme figurants, mais également par le remake de L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat, petit film inédit mis en œuvre par Tahar Rahim et Leila Bekhti. Autre preuve de cette contingence, l’extrait projeté de Thérèse Raquin de Marcel Carné, dans le but de dévoiler le Lyon du début des années 50, afin de souffler un vent d’émotion aux habitants de la Métropole. En parlant de nostalgie, citons également le karaoké interprété par le parterre d’invités de la célèbre chanson On ira tous au Paradis, composée par Jean-Loup Dabadie pour Michel Polnareff. Un très bel hommage pour ce grand parolier et scénariste, ayant toujours su mettre du baume au cœur de ses auditeurs ou spectateurs.

La cérémonie est si riche que nous ne pourrions tout évoquer, aussi concentrons-nous sur ce qui a fait de cette 8ème édition une soirée à part. La présence de Quentin Tarantino est tout sauf anodine, puisque pour la première fois, un lauréat du Prix Lumière revient à Lyon en tant que cinéphile. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’au terme de cette huitième année, le festival a désormais les armes pour revenir sur son propre passé. Il n’est plus cette jeune création qui déclencha les passions avec l’arrivée sur Lyon de Clint Eastwood en 2009, mais un rassemblement mature de personnalités qui viennent et reviennent. Tout n’est plus nouveau dans le festival. Comme un vieil ami, on prend plaisir à le revoir une fois par an, en le comparant aux autres années, en le voyant vieillir, s’émanciper, parfois perdre de sa superbe, parfois resplendir. Tarantino n’est pas revenu en tant que rock star comme en 2013, mais en tant que vieux compagnon de route, que les aficionados retrouvent avec bienveillance et sentiment.

 


 

Toutes les photos de la Soirée d’Ouverture :

 

 


 

Photos : © Jules Roeser / Le Mauvais Coton

Festival Lumière
8e édition du samedi 8 au dimanche 16 octobre inclus dans les cinémas du Grand Lyon
Programme et billetterie sur www.festival-lumiere.org

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