Lumière 2016 – Jour 3 : Cinéma populaire en tout genre

Walter Hill et Emmanuelle Béart : retour sur la journée du lundi 10 octobre au Festival Lumière (8-16 octobre 2016 à Lyon)

Walter Hill, « Naked and Alone »

 

Walter Hill © Diane Moyssan / Le Mauvais Coton
Walter Hill © Diane Moyssan / Le Mauvais Coton

 

Walter Hill © Diane Moyssan / Le Mauvais Coton
Walter Hill © Diane Moyssan / Le Mauvais Coton

 

L’air grave et sérieux, Walter Hill impose sa présence froide et distanciée dès son entrée sur l’estrade de la Comédie Odéon, ce lundi 10 octobre à 15h. Dix minutes plus tard, l’homme se révèle au contraire drôle, attachant et modeste. Plein de tendresse mais néanmoins critique à l’égard de cet Hollywood qui l’a fait travailler pendant quarante ans, il revient sur sa jeunesse d’enfant asthmatique. Mis à l’écart de par sa maladie, à l’instar d’un Martin Scorsese (lire notre article sur son Prix Lumière 2015), il va forger dans sa solitude son goût pour la lecture et les comics. Vivant dans un monde imaginaire, il se met à écrire plusieurs scénarios, jusqu’à ce que l’un d’entre eux tape dans l’œil de Samuel Peckinpah. Ce sera Guet-Apens (1973) et le début pour Walter Hill d’une série de succès, jusqu’à son passage à la réalisation en 1975 avec Le Bagarreur (1975). Si les premières questions tournent beaucoup autour de sa collaboration mouvementée avec Peckinpah, au travers de nombreuses anecdotes croustillantes corroborant la figure mythique du réalisateur alcoolique, ce sont bien ses réflexions sur le métier de cinéaste qui méritent toute notre attention.

 

“Faire un film pour la critique est une grave erreur, faire un film pour soi-même ou le public est un piège”. Walter Hill

 

Selon Hill, chacun trouve sa propre manière de raconter une histoire. Il n’y a pas d’école, pas de courants, pas de méthodes d’apprentissage qui permettent de maîtriser de manière systématique la mise en place d’une narration solide. La plus grosse erreur à ses yeux se trouve lors du tournage, si l’on se rend compte en post-production qu’il manque des rushes (les prises de vue tournées et pas encore montées). Ainsi, il vaut mieux faire moins de prises d’un même plan afin de privilégier les différents angles de vue. L’essentiel du film se construisant au montage, on peut dès lors se trouver avec les matériaux nécessaires à la bonne fabrication d’une scène. Reste alors à peaufiner les autres éléments techniques, tels la lumière. A ce titre, Hill révèle avoir mis du temps à comprendre qu’une bonne photographie n’était pas une photographie tape-à-l’œil, loin de là. Si l’on devine aisément où veut en venir le réalisateur sur la justesse d’une lumière correspondant à l’ambiance d’une scène, on ne peut qu’être surpris par cette déclaration venant d’un homme dont les films sont visuellement très léchés.

 

Walter Hill © Jules Roeser / Le Mauvais Coton
Walter Hill © Jules Roeser / Le Mauvais Coton

 

walter-hill-affiches-lumiere-2016

 

La grande humilité de Walter Hill éclate au grand jour lorsqu’il avoue se trouver plutôt mauvais dans le domaine de la production. Une affirmation étonnante venant de la part du producteur des trois premiers Alien, comme nous le rappelle avec humour Yves Bongarçon, journaliste menant la masterclass. Les propos sans concession ni langue de bois de Hill font mouche par la suite : tout d’abord, il rejette le groupe de réalisateurs du Nouvel Hollywood (Peter Bogdanovich, Martin Scorsese, Brian de Palma, etc…), qu’il considère comme une bande d’idiots et d’escrocs ; également, il résume le métier de cinéaste au simple fait de continuellement chercher des financiers. Pour conclure, il pense qu’il n’y a que trois destinations pour un film : le public, soi-même ou les critiques. Faire une œuvre à destination de ces derniers est une grave erreur, et en faire une pour les deux premiers est un piège. Ne reste alors qu’une possibilité, faire un film pour soi en espérant toucher le plus grand nombre.

Ces déclarations sarcastiques proches de l’aphorisme éclatent lorsqu’on lui demande d’expliquer l’influence de Jean-Pierre Melville sur son cinéma. Ce à quoi il argue que les critiques aiment faire des connexions entre les réalisateurs, aussi lointaines soient-elles. Pour exemple, il rappelle que Melville fut comparé à Peckinpah, lui-même comparé à Akira Kurosawa, qui fut mis en relation avec John Ford, qui serait l’héritier de D.W. Griffith, dans lequel on retrouve du Charles Dickens. Dès lors, quoiqu’un réalisateur fasse, il restera prisonnier des artistes qui auront œuvré avant lui. Cependant, s’il déplore cette situation, il fustige également les réalisateurs qui se plaignent dès lors que leurs films sont des échecs publics. Ces personnalités ont la chance de pouvoir exercer ce métier et doivent en assumer les insuccès. A ce moment précis, ils doivent porter leur fardeau sur leurs épaules, résister face aux opprobres, et se retrouvent alors nus et seuls face à leur douleur, « naked and alone ». Un statut que Walter Hill annonce avoir connu et assumé.

On l’aura compris, tout le monde en a pris pour son grade lors de cette conférence : critiques, producteurs, scénaristes, réalisateurs. En fin de compte, seul le public sera épargné, preuve de l’immense estime que Walter Hill porte pour son travail et sa volonté d’offrir un vrai cinéma populaire de qualité.

 

Emmanuelle des Sources

 

Emmanuelle Béart © Diane Moyssan / Le Mauvais Coton
Emmanuelle Béart © Diane Moyssan / Le Mauvais Coton

 

Claude Berri n’a jamais pu connaître le Festival Lumière. Décédé en janvier 2009, il y a fort à parier qu’il nous aurait fait part de tout son savoir lors de cette huitième édition, d’autant que ses deux adaptations de Marcel Pagnol sont désormais trentenaires. Succès en salle, puis succès télévisuel lors de leurs multiples rediffusions, elles sont sans conteste l’une des œuvres les plus connues du réalisateur (aux côtés de Germinal, autre grande adaptation d’un monstre de la littérature française, et de Tchao Pantin). Dès lors, qui pourrait introduire le film parmi la pléthore de gueules qui le composent ? Suivant consciencieusement la ligne directrice de cette édition 2016 faisant la part belle aux femmes, Thierry Frémaux nous propose de retrouver en salles la belle et talentueuse Emmanuelle Béart, auréolée du César du meilleur second rôle féminin en 1985 pour son interprétation de la farouche Manon Cadoret.

Très élégante, toute en beauté dans une robe rouge du plus bel effet, l’actrice s’est dévoilée sous un jour nostalgique. D’une voix très douce, elle a évoqué le film, avant que soit annoncé par le présentateur la dédicace de cette séance à son père Guy Béart, auteur-compositeur-interprète de Vive la rose (1966) notamment, et décédé il y a presque un an. Bouleversée, les larmes aux yeux, Emmanuelle Béart s’efface aux regards d’un public ému.

 

"Jean de Florette" et "Manon des sources" de Claude Berri ressortiront en version restaurée en DVD/Blu-ray en 2017 © Pathé
“Jean de Florette” et “Manon des sources” de Claude Berri ressortiront en version restaurée en DVD/Blu-ray en 2017 © Pathé

 

Au même moment, à l’Institut Lumière, Thierry Frémaux rendait hommage devant le Polonais Jerzy Skolimowski à son compatriote, le grand Andrzej Wajda, disparu le dimanche 9 octobre des suites d’une insuffisance pulmonaire. Le cinéaste, Palme d’Or en 1981 pour L’Homme de Fer, grand film de révolte sur la manipulation politique envoyé clandestinement au Festival de Cannes, avait déjà dû annuler sa venue prévue à l’Institut Lumière en 2010 pour des raisons de santé. Nous y avions découvert une petite vingtaine de ses films avec beaucoup d’intérêt et d’émotion. Espérons les revoir prochainement au Festival dans de belles copies restaurées : Cendres et diamant (1958), L’Homme de marbre (1977), Les Demoiselles de Wilko (1978) ou encore le récent et bouleversant Katyn (2009).

C’est aussi cela, le Festival Lumière. Lorsque l’on parle de cinéma classique, on évoque autant les vivants que les morts. Leur spectre flotte alors au-dessus des séances et décuple la force émotionnelle des films vus ou revus. Nul doute que la fresque tragique de Claude Berri a suscité un émoi profond dans la salle, lié à l’histoire du film, mais en outre, à celle qui s’est nouée récemment autour de l’œuvre, juste là, devant eux. Comme quoi, aller au cinéma, c’est aussi aller à la rencontre des gens et partager sa sensibilité avec d’autres, loin du confort solitaire de la télévision.

 


 

Virginie Efira, Dominique Blanc, Quentin Tarantino et Jerzy Skolimowski dans les photos du jour :

 


 


 

Photos : © Diane Moyssan / Le Mauvais Coton
et © Jules Roeser / Le Mauvais Coton

Festival Lumière
8e édition du samedi 8 au dimanche 16 octobre inclus dans les cinémas du Grand Lyon
Programme et billetterie sur www.festival-lumiere.org

A lire aussi :
Lumière 2016 : 10 visages de Catherine Deneuve
Lumière 2016 : Universal Monsters, thèmes universels
Lumière 2016 – Jour 1 : Ouverture tarantinesque
Lumière 2016 – Jour 2 : Agnès Varda et Bertrand Tavernier, compagnons de retour
Lumière 2016 – Jour 4 : Grandes figures masculines
Lumière 2016 – Jour 5 : Tarantino et Gaspar Noé professeurs d’un jour
Lumière 2016 – Jour 6 : Catherine Deneuve est arrivée
Lumière 2016 – Jour 7 : La reine du bal
Lumière 2016 – Jours 8 et 9 : Fin en fanfare