Lumière 2016 – Jour 7 : La reine du bal

Retour sur la master class et la remise du Prix Lumière à Catherine Deneuve au 8e Festival Lumière de Lyon (8-16 octobre)

 

« Mademoiselle »

 

C’est à la salle 3000, devant des personnalités comme Costa-Gavras, Pierre Lescure, Marisa Paredes ou encore la pop star israélienne Daniela Pick aux bras de Quentin Tarantino pour ne citer qu’eux, que Catherine Deneuve a reçu son Prix Lumière. Remis par le réalisateur de Répulsion (1965), qui révélait alors l’énorme potentiel dramatique de l’actrice dans un rôle schizophrénique, un an après la déferlante des Parapluies de Cherbourg (1964), le prix vient récompenser une actrice qui aura ainsi su concilier toute sa vie, popularité et exigence d’acting.

 

Catherine Deneuve et Roman Polanski © Jean-Luc Mège photographies 2016 - Institut Lumière
Catherine Deneuve et Roman Polanski © Jean-Luc Mège photographies 2016 – Institut Lumière

 

« A l’époque de Répulsion, on était jeunes, beaux et heureux. Je ne pensais pas qu’on tiendrait si longtemps. Je t’aime Catherine. »

Roman Polanski

 

Des choix de carrière bienvenus qui sont félicités aujourd’hui en présence de ses amis et de sa fille, Chiara Mastroianni, bien qu’il manquât à titre évident Gerard Depardieu, partenaire de Deneuve à l’écran dans 10 films ; François Ozon, qui lui offrit le très beau rôle de Gaby dans son 8 femmes (2002) et André Téchiné, l’auteur dont elle est la muse incontestable avec pas moins de sept collaborations – et pas des moindres. Parmi les personnalités absentes mais ayant pris la peine de lui offrir une dédicace, on retrouve Daniel Auteuil, qui tourna une petite vidéo poème à l’iPhone à travers laquelle il clame son affection pour l’actrice en filmant une photo d’elle ; et Arnaud Desplechin, qui s’exprima par le biais d’une lettre lue par un Bertrand Tavernier ému.

 

« Catherine Deneuve, la femme la plus scandaleuse de France » « Never complain, never explain, elle est notre Bob Dylan français »

Arnaud Desplechin

 

Cérémonie oblige, le show est total, avec ce que cela oblige de représentations. Le très beau thème du départ de Guy pour la guerre d’Algérie dans les Parapluies de Cherbourg est interprété par la soprano Nathalie Dessay et le baryton Roland Naouri, décuplant par leurs voix pures et puissantes l’impact tragique de cet opéra filmé. Lambert Wilson prendra ensuite le relais et donnera sa version de la « chanson de Maxence », tirée des Demoiselles de Rochefort, façon crooner chic, avant de se mettre en scène et d’attirer l’attention sur lui avec une variante à « Toi jamais », rebaptisée « Moi jamais ». Le comédien se met alors à cabotiner, danser avec désinvolture, sauter de la scène pour se ruer face à l’actrice et lui voler la vedette. Dommage, la démarche de l’hommage chanté paraissait sincère mais se révèle finalement assez intéressée de la part de l’acteur en pleine promotion du film L’odyssée.

 

Chiara Mastroianni et Catherine Deneuve © Jean-Luc Mège photographies 2016 - Institut Lumière
Chiara Mastroianni et Catherine Deneuve © Jean-Luc Mège photographies 2016 – Institut Lumière

 

« Pour moi, vous êtes un acteur qui est un modèle et je vous en remercie. »

Lambert Wilson

 

Cependant, la plus belle intervention est sans commune mesure celle de Vincent Lindon. Une tirade dithyrambique, élégiaque et amoureuse, dont la beauté vient de la grande simplicité des mots choisis. Véritablement personnelle, cette déclaration est nourrie de métaphores très simples, notamment celle fort à propos du dernier métro, d’après le film éponyme de François Truffaut. Catherine Deneuve représente le moyen de locomotion, traçant fièrement et avec allure, avec son dynamisme tant apprécié, tandis que les réalisateurs sont les différents conducteurs qui se succèdent et les quais auxquels elle s’arrête sont les films. Il évoque ensuite la grande passion pour les fleurs et arbustes asiatiques de l’actrice, en révélant au public que sa fleur préférée est le mimosa pudica, un mimosa craintif qui se referme dès lors que l’on vient le toucher. La symbolique parle à tout le monde et le public applaudira à tout rompre la poésie simple et touchante de Lindon, loin de la fanfaronnade publicitaire de Wilson. Le moment fort de la soirée, à n’en pas douter, pour celle que l’acteur appelle avec un profond respect « Mademoiselle ».

 

«  J’adore Catherine, j’adore Deneuve. »

Vincent Lindon

 

L’acteur auteur

 

En lieu et place d’un long discours, Catherine Deneuve fait ce qu’elle a toujours su faire, dire beaucoup avec peu de mots. Alors que la liste des gens à remercier est innombrable, elle choisit de dédier son prix Lumière « à tous les agriculteurs de France ». Cette affirmation est à mettre en parallèle avec son choix inattendu de diffuser les films de Raymond Depardon, Profils paysans : l’approche (2001), Profils paysans : le quotidien (2005) et La vie moderne (2008) cette semaine. Actrice engagée pour des causes qui lui sont chères, elle rejoint foncièrement la parole au geste.

 

© Diane Moyssan / Le Mauvais Coton
© Diane Moyssan / Le Mauvais Coton

 

Cet art de la concision a pris toute son ampleur lors de la masterclass qu’elle a pu donner aux quelques privilégiés qui se sont rués pour la voir au plus près, dans le cadre si imposant du Théâtre des Célestins. L’actrice évoque les hommes de sa vie, Marcello Mastroianni, Luis Buñuel, Robert Aldrich, Burt Reynolds… Elle revient sur cet immense scandale à Cannes qu’a été La Grande bouffe en 1973, ainsi que l’effarement des spectateurs qui crachaient au visage de Marco Ferreri. Elle convoque également avec émotion François Truffaut et Jacques Demy, rappelant à quel point elle leur doit une partie de son aura d’actrice mondialement acclamée aujourd’hui. Elle parle aussi de ses infortunes, de ces films qui auraient pu être grands mais qui ont été des baudruches, tel Il était une fois la Légion (1977), sur le tournage duquel le réalisateur Dick Richards préférait jouer au tennis plutôt que préparer les scènes.

 

« Je n’ai pas de coach. Le seul coach qui m’intéresse, c’est le metteur en scène. »

Catherine Deneuve

 

Bien que “parasitée” par moments par un Bertrand Tavernier avide de partager sa culture, prenant la parole un peu trop souvent dans des digressions un peu longues car sans rapport direct avec l’actrice, Catherine Deneuve nous a régalé de par sa verve toute en retenue, de par son dynamisme très posé, de par son allure décontractée et tellement noble. C’est lors de moments tels que ceux-ci que même ses détracteurs doivent se rendre à l’évidence : le Prix Lumière qui lui est décerné est une évidence de chaque instant. Et ce, même si elle n’est pas une réalisatrice. D’ailleurs, oublions la politesse et affirmons que l’on s’en contrefout ! Comme l’ont rappelé à plusieurs reprises Thierry Frémaux, Bertrand Tavernier et Vincent Lindon, un acteur est un auteur à part entière, puisqu’il réalise une prestation dont la singularité est à mettre en commun avec celle du réalisateur. Et à n’en pas douter, au regard de sa filmographie et de l’intensité de ses rôles, Catherine Deneuve est un auteur, et même un bel auteur.

 

Jean-Loup Dabadie, Abd Al Malik, Vincent Lindon, Catherine Deneuve, Bertrand Tavernier, Nicole Garcia, Hippolyte Girardot, Emmanuelle Bercot et Alice Isaaz dans nos photos du jour (© Diane Moyssan / Le Mauvais Coton) :

 

 


 

Festival Lumière
8e édition du samedi 8 au dimanche 16 octobre inclus dans les cinémas du Grand Lyon
Programme et billetterie sur www.festival-lumiere.org

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