Retours sur l’exposition Magritte

Exposition René Magritte, jusqu'au 23 janvier 2017 au Centre Pompidou, Paris 4e

UN  SURREALISTE  « RIGOUREUX »

“ Dans le surréalisme tout est rigueur, rigueur inévitable”.

Cette rigueur qu’évoque Aragon dans son ouvrage “Traité du style” (1928) prend différentes formes chez les artistes surréalistes. Avec sa méthode paranoïaque-critique, Dali mettait en forme, théorise son processus créatif, d’une méthode comparable à celle décrite par André Breton, où la raison n’exerce aucun contrôle. Le rêve occupe une place importante dans le parcours de Magritte. C’est après avoir rêvé d’un oeuf en cage en 1932, qui inspirera son oeuvre “Les affinités électives” (1933), que son surréalisme se singularise. On peut même considérer que l’artiste Belge prend ses distance avec le surréalisme pour se consacrer à la résolution de ce qu’il nomme “problème”, c’est à dire une recherche pour chaque objet pris en considération d’un autre objet qui aurait une affinité profonde mais cachée avec le premier. Dans sa recherche de solutions aux “problèmes objet” Magritte exploite divers procédés, toujours très logiques, rigoureux. Ses rêves deviennent en quelque sorte raisonnés. Il combine ainsi des objets en suivant des logiques d’associations qui viennent bousculer nos scénarios quotidiens. Il questionne par exemple, les rapport de parties à un tout (l’arbre et la feuille), intérieur et extérieur (les pieds dans les chaussures devenant des “chaussures-pieds”), d’origine (l’oeuf et l’oiseau).

La démarche artistique de Magritte est tout à fait consciente et maîtrisée, il fabrique d’ingénieux dispositifs images/textes pour donner à voir, à sentir et à penser de la nouveauté. Pour cela, il pique la curiosité. Ainsi, en effaçant les frontières spontanément reconnues par un lecteur/observateur entre les mots et les images, Magritte se sert des mots pour doter ses images d’un pouvoir énigmatique. L’énigme n’est pas rencontrée par le peintre, elle est le fruit d’un travail. Elle est construite. A ses yeux, “voir un tableau dans sa vérité”, c’est non pas chercher cette vérité au-delà de ce qui est montré, dans une sorte de transcendance, qui renverrait à une signification symbolique ou allégorique, mais bien se trouver confronté à l’inquiétante étrangeté qui émane des objets les plus familiers, dès lors qu’on les prend en compte pour eux-mêmes, et non pour ce à quoi ils renverraient :

“Ma conception de la peinture tend […] à restituer aux objets leur valeur en tant qu’objets (ce qui ne manque pas de choquer les esprits qui ne peuvent voir une peinture sans penser automatiquement à ce qu’elle pourrait avoir de symbolique, d’allégorique, etc.”

LES MOTS ET LES IMAGES

L’hybridation des mots et des images

Dans ses oeuvres, Magritte pense les mots et les images toujours ensemble, dans des relations qui les concernent également ou qui en soulignent le contraste, et cela dès 1927, date à laquelle il peint ses premier tableaux-mot. Relations de dénomination (« Un objet ne tient pas tellement à son nom qu’on ne puisse lui en trouver un autre qui lui convienne mieux »), relation de substitution (« Une image peut prendre la place d’un mot dans une proposition »), relations sémantiques présentées de façon contrastive (« On voit autrement les images et les mots dans un tableau » ou encore « Les mots qui servent à désigner deux objets différents ne montrent pas ce qui peut séparer ces objets l’un de l’autre ») ou opposées ensemble et parallèlement au plan du référent (« Un objet ne fait jamais le même office que son nom et son image »)… et bien d’autres principes sur lesquels s’appuiera sa peinture.

L’établissement d’un rapport inattendu entre les mots et les images nous donne une nouvelle vision de la réalité, nous pousse à reconsidérer ce que nous savons sur la représentation des objets que nous contemplons. En introduisant le mythe de la caverne de Platon, le Commissaire d’exposition Didier Ottinger, souligne la dénonciation des limites de l’image à laquelle s’est livré Magritte. Il évoque ce même mythe  dans “Condition humaine” (1935) qui représente une vue, de l’intérieur d’une grotte, sur un tableau qui semble représenter ce qu’on imagine être la réalité derrière le chevalet et la toile. Le château qui y est représenté pourrait ne pas exister et n’être que pure imagination du peintre ou du spectateur. L’image, la représentation n’étant alors qu’illusoire, qu’un artifice voilant la réalité. Le caractère illusoire de l’oeuvre est également dénoncé dans une série d’oeuvres où l’on retrouve un chevalet et une toile sur laquelle est peinte ce qui pourrait être la réalité sans que l’on puisse en être assuré.

“C’est ainsi que nous voyons le monde, nous le voyons à l’extérieur de nous même, et cependant nous n’en avons qu’une représentation en nous”, explique l’artiste.

 

La rupture avec l’intitulation classique

On raconte que, réunis autour du tableau, Magritte et ses amis avançaient des titres dont un seul était finalement retenu pour sa seule valeur énigmatique. Parfois, le mot ne dénomme rien. C’est le cas du Prisonnier, toile composée de formes vagues où l’on chercherait vainement l’ombre d’un personnage répondant à cette dénomination, poursuivant sa déconstruction du lien entre l’image et le mot, allant même jusqu’à unifier la zone de texte réservée au titre à côté du tableau et les mots peint sur la toile.

Le dispositif d’étiquetage, qui corrèle un titre légende et son objet, n’est plus, avec Magritte, le seul système d’assemblage des mots et de la peinture. Il préfère une formule qui associe ou revoit l’ordre d’importance entre les mots peints sur la toile et les mots présents dans la zone d’étiquetage. On voit ainsi une huile de 1926 représentant une pipe grossièrement reproduite porter la désignation de l’objet (la pipe). Cette peinture dont le titre est précisément de n’en avoir aucun (Sans titre) peut cependant être identifiée par ajout de cette désignation interne à la peinture (la pipe). Tout rigoureux qu’il est, Magritte transgresse donc les règle et fait de l’intitulation une partie intégrante à sa peinture. Les titres ne doivent donc ni expliquer, ni rassurer.

« Les titres sont choisis de telle façon qu’ils empêchent aussi de situer mes tableaux dans une région rassurante que le déroulement automatique de la pensée lui trouverait afin de sous-estimer leur portée » Magritte

Le peintre belge n’est pas le premier à avoir transgressé les lois implicites de l’intitulation classique, d’autres ont délaissé la fonction justificative du titre. Voilà la femme ! de Picabia ou plus encore le titre L.H.O.O.Q. du même peintre, ré-intitulant une reproduction de La Joconde, ont défrayé la chronique en leur temps. Plus discrètement, Femmes qui courent de Picasso apporte une note spécifique, la relative étant d’ordinaire peu utilisées dans les titres de tableaux. Cependant, Magritte présente la particularité de construire des titre-énigmes, et cherche à exclure la volonté du lecteur/spectateur d’y voir clair, le dépayser pour qu’il se défasse ses habitudes de penser.

LA MULTIPLICATION DES SUPPORTS ET DES DISPOSITIFS

Nous découvrons durant la visite des trois étages du Magrite Museum à Bruxelles une importante production de photos. Ces dernières mettent en scène les amis de Magritte – entre autres Paul Nougé,Camille Goemans, Marcel Lecomte – sa femme, Georgette Magritte, son frère Paul Magritte, On prend conscience de l’importance du groupe dans le travail de Magritte. Certaines photos préfigurent des tableaux qui seront peints, d’autres témoignent de l’ambiance de ces surréalistes Belges qui ont pris leurs distances avec le mouvement parisien. Un sentiment de proximité s’instaure à mesure que l’on fixe les photos, souvent absurdes, des mises en scène dans le jardin ou dans le salon des époux Magritte.  S’il ne l’utilisera que durant la fin de sa vie, la caméra qu’il acquiert en 1956 donnera suite à la réalisation de courts métrages qui nous permettent d’infiltrer un peu plus son intimité, ou ce qu’il veut bien en montrer. Ces deux supports sont complètement absents de l’exposition du centre George Pompidou. Nous verrons Georgette Magritte uniquement en peinture et les interactions avec ses amis belges simplement décrites sur les murs.

Peu de traces du métier d’illustrateur publicitaire exercé par Magritte au début des années 1920. Cette activité n’est pas anodine puisqu’elle occupera encore 4 ans de sa vie entre 1930 et 1934, période durant laquelle sa production picturale restera faible. L’affiche publicitaire n’étant ni plus ni moins qu’une commande ou le peintre/dessinateur fait parler les images, de la manière la plus simple qu’il soit pour que quiconque la perçoive en comprenne le message. C’est pourtant un important pan de la vie du peintre qui est quasiment passé sous silence.

Il est amusant de noter qu’aujourd’hui de nombreuses campagnes de publicité ont tenté de s’inspirer de René Magritte. Ainsi une série de campagnes d’affichage publicitaire se sont emparées de la structure du célèbre tableau “La trahison des images” (1928-1929) pour capter l’attention des passants. La mauvaise application qui en a été faite de la démarche de l’artiste souligne la subtilité du tableau.

 

Haut : René Magritte, “La Trahison des images”, 1929, Huile sur toile (H × L)
59 × 65 cm

CONCLUSION: UNE APPROCHE COMPLIQUEE DE L’ARTISTE

Si les expositions sur Magritte défilent dans le monde au rythme d’une tous les six mois, le thème choisi par le commissaire d’exposition du centre George Pompidou, qui n’en est pas à son coup d’essai concernant le peintre Belge (il s’agit de la quatrième exposition sur Magritte qu’il monte), est tout à fait novateur. Présenter Magritte comme le peintre-philosophe donne de la profondeur et du sens à ses oeuvres. Par la même occasion, cet angle d’analyse complexifie énormément le personnage et sa production. Nulle part ne sont projetés ses films ou ses photos qui rendent pourtant le peintre amical et accessible. Avoir choisi l’aspect philosophe de Magritte voile aux visiteurs son sens de l’humour et incite à chercher plus loin un sens à des images, là où le peintre n’a souhaité ne rien montrer de plus que des images et inspirer un sentiment puissant en confrontant deux représentations contradictoires.

Magritte, s’il réfléchit les mots et engage des correspondances avec les philosophes Alphonse de Waelhens et Chaïm Perelman, n’est pourtant pas un philosophe. D’ailleurs, pour celui-ci, le philosophe est coupé de la réalité de par son obsession réflexive, et finit par produire des idées qui sont coupées du monde. À la différence de l’artiste qui, par vocation, travaille avec l’univers sensuel, se nourrit du monde à travers ce qu’il en perçoit, les yeux, les oreilles, le goût. Magritte essaye
Si le thème choisi par le commissaire d’exposition de Pompidou n’est pas le meilleur pour faire la découverte du peintre René Magritte, l’exposition n’en demeure pas moins une mise en scène claire pour un visiteur averti.